Face à la pénurie de minerais, l’Europe s’inspire du modèle japonais

À mesure que l’Europe tente de sécuriser son accès aux minerais critiques qui alimentent son industrie et font voler ses avions, elle se tourne vers un partenaire inattendu : le Japon, l’un des pays les plus pauvres en ressources naturelles, mais un véritable expert dans l’art de gérer les crises.

EURACTIV.com
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generation-50bb3d54-00ca-4b5e-a6af-f83ee270356b [AI-generated image made using FLUX Playground by Black Forest Labs]

Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne à la Prospérité et à la Stratégie industrielle et commissaire à l’Industrie, aux PME et au Marché unique, dévoilera mercredi 3 décembre le plan tant attendu de l’UE destiné à rendre les chaînes d’approvisionnement européennes plus robustes : ResourceEU. Bruxelles reconnaît volontiers que cette nouvelle stratégie est largement « inspirée du Japon ».

L’Europe avance dans un environnement commercial tendu. À l’ouest, les États-Unis de Donald Trump multiplient les droits de douane, alliés compris. À l’est, la Chine renforce ses contrôles à l’exportation et consolide sa mainmise sur les terres rares, ces matériaux indispensables à une multitude de technologies — des smartphones aux avions de combat.

Bruxelles, soucieuse de ne pas se laisser surprendre, s’efforce de renforcer sa résilience. En 2023, l’UE a rédigé sa « stratégie de sécurité économique ». Un an plus tard, elle a adopté sa loi sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, CRMA).

La semaine prochaine, la Commission devrait présenter un vaste paquet de mesures en matière de sécurité économique, combinant une « doctrine » visant à dissuader toute future coercition commerciale avec le plan « ResourceEU » visant à garantir l’accès de l’Europe aux terres rares et aux minéraux connexes.

Le premier indice est apparu fin octobre, lorsque la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a annoncé un programme européen d’achat et de stockage communs, au lendemain de la publication par Euractiv d’un article révélant que les fonctionnaires de la Commission s’étaient rendus au Japon plus souvent que dans tout autre pays non membre de l’Union cette année. Le message implicite était clair : l’expérience de Tokyo en matière d’approvisionnement en matières premières critiques était devenue la référence pour Bruxelles.

Le commissaire Séjourné s’est rapidement rallié à cette idée. Sur les réseaux sociaux, il a déclaré que ResourceEU inclurait un centre d’achat et de stockage commun, sur le modèle japonais. Une semaine avant l’annonce officielle, il a déclaré au Parlement européen que la Commission créerait un « Centre européen pour les matières premières critiques » qui servirait de centre d’approvisionnement à l’échelle de l’UE.

Le Japon, laboratoire de résilience

Peu de pays sont aussi exposés aux chocs de la chaîne d’approvisionnement que le Japon, pauvre en ressources, dont la puissance manufacturière dépend d’un afflux constant de minéraux importés. Tokyo a commencé à se préparer à la coercition bien avant l’Europe. Lorsque la Chine a brièvement bloqué les livraisons de terres rares au Japon en 2010, le gouvernement a décidé de réduire sa dépendance vis-à-vis du quasi-monopole de Pékin.

Au cœur de cet effort se trouve la JOGMEC (Japan Organisation for Metals and Energy Security), une agence indépendante que Stéphane Séjourné a visitée en septembre et que le commissaire au Commerce Maroš Šefčovič a visitée en mai. Ses quelque 600 employés ont contribué à réduire la dépendance du Japon vis-à-vis de la Chine pour les terres rares de 90 % à 60-70 %. En comparaison, l’UE continue de s’approvisionner à 100 % en terres rares utilisées dans les aimants permanents et à 97 % en magnésium auprès de la Chine.

La stratégie de la JOGMEC est simple : dépenser de l’argent, déployer son expertise et élargir l’offre. Elle finance la transformation nationale, soutient les entreprises japonaises à l’étranger et aide à ouvrir de nouvelles sources de matières premières dans le monde entier.

En Australie, la JOGMEC a par exemple investi cet été dans un projet d’exploration de fluorine, un minéral essentiel à la production de réfrigérants et de semi-conducteurs.

En septembre, elle a rencontré des partenaires africains tels que la République démocratique du Congo, le Nigeria et la Namibie, où elle mène plusieurs projets liés aux terres rares.

Le rapport 2025 de la Commission sur la compétitivité mentionne des partenariats japonais au Pérou, en Nouvelle-Zélande, en Malaisie, aux Émirats arabes unis, au Brésil et en Norvège.

Tokyo s’apprête désormais à relever le plafond du soutien gouvernemental à ces projets de 50 % à 75 %. Son ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) offre également des subventions et des allégements fiscaux pour encourager les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement. Les fonds sont même accessibles aux entreprises étrangères, à condition qu’elles renforcent la base industrielle du Japon.

Les réserves secrètes nippones

Un autre pilier de la stratégie japonaise est le stockage, et c’est là que la JOGMEC joue un rôle quasi mystique. L’agence achète directement des matières premières essentielles et les stocke dans un ou plusieurs endroits tenus secrets, considérés comme des secrets d’État. Les contribuables financent ces réserves, mais leur valeur en fait également des actifs financiers pour l’État.

Les règles sont strictes. Les entreprises doivent d’abord épuiser leurs propres stocks avant que la JOGMEC ne débloque ses réserves. L’agence peut intervenir lorsque les prix atteignent des niveaux de crise prédéterminés, et le ministre du METI peut ordonner la vente des réserves d’urgence. La confidentialité est absolue : la divulgation d’informations de la JOGMEC est punie d’une peine pouvant aller jusqu’à un an d’emprisonnement avec travaux forcés ou d’une amende.

Selon les propres termes de la Commission, le secret rend la coercition économique « plus difficile ».
Ce degré d’opacité soulève des questions immédiates pour Bruxelles, qui préfère généralement la transparence et la gouvernance partagée, alors qu’elle esquisse sa propre version d’un régime de stockage.

Une copie impossible ?

La création d’une institution véritablement similaire à la JOGMEC marquerait un transfert de pouvoir significatif des capitales de l’UE vers la Commission. Cependant, certaines parties de l’architecture existent déjà. La Direction générale du marché intérieur, de l’industrie, de l’entrepreneuriat et des PME (DG GROW) de la Commission européenne a signé un accord de coopération avec la JOGMEC en 2023, et le CRMA oblige les États membres de l’UE à déclarer leurs stocks nationaux et permet des achats conjoints.

Toutefois, l’Europe manque encore d’éléments essentiels. Si le nouveau Centre européen doit gérer ses propres entrepôts sécurisés, un ministre français devra peut-être faire confiance au fait que les terres rares destinées aux futurs avions Rafale sont stockées en toute sécurité dans un bunker situé dans une montagne roumaine. Et l’Europe ne dispose pas d’une armée de géologues prêts à parcourir l’Afrique ou l’Amérique du Sud à la recherche de nouveaux gisements.

Il y a ensuite la question du financement. Compte tenu des contraintes budgétaires actuelles, les responsables suggèrent que ResourceEU s’appuie sur d’anciens programmes — une technique de plus en plus utilisée par la Commission. L’un des candidats, le programme européen pour l’industrie de la défense (European Defence Industry Program, EDIP), ne totalise que 1,5 milliard d’euros, et les espoirs d’un complément significatif grâce aux contributions de pays tiers au programme de prêts du programme Security Action for Europe (SAFE) pour la défense ne se sont pas concrétisés.

Le dilemme politique : souveraineté ou réalisme ?

Une dernière complication est d’ordre politique. Le mantra actuel de l’Europe — « souveraineté européenne » et « Made in Europe » — cadre mal avec la réalité selon laquelle la sécurisation de ses chaînes d’approvisionnement nécessite inévitablement de s’approvisionner à l’étranger. Les entreprises japonaises avertissent qu’une politique industrielle trop stricte peut frapper aussi durement les amis que les adversaires. Leur slogan préféré est « Made with Common Values » (Fabriqué avec des valeurs communes).

Un responsable de la DG TRADE a déclaré cette semaine que la future doctrine de sécurité économique de l’UE mettra fortement l’accent sur les partenariats. Ces commentaires reflètent les assurances données par le commissaire Séjourné à Tokyo, selon lesquelles l’UE souhaite renforcer la coopération et non la compromettre.

L’ensemble du paquet de sécurité économique — la doctrine et le plan ResourceEU — devrait être présenté le 3 décembre.

Bruxelles promet que ce projet n’affectera pas ses alliés. Peut-être. Mais dans un monde où les minerais deviennent des leviers géopolitiques, l’Europe découvre ce que le Japon sait depuis longtemps : si vous ne contrôlez pas les matières premières, quelqu’un d’autre vous contrôlera.