Extrême droite : « Le RN n’est pas pris comme un parti sérieux »

Quelques jours après une élection historique, qui a vu le Rassemblement national s’imposer comme première force d’opposition, Jean-Yves Camus, co-directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès fait part de son analyse à EURACTIV.

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Quant aux électeurs de la majorité Ensemble ! face à des duels NUPES-RN, « ils ont écouté le discours gouvernemental à la lettre, qui ne disait qu’une chose : le RN est l’égal de LFI. Ils ont préféré ne pas aller aux urnes ». [ CHRISTOPHE PETIT TESSON/EPA-EFE]

Quelques jours après une élection historique, qui a vu le Rassemblement national s’imposer comme première force d’opposition, Jean-Yves Camus, co-directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès fait part de son analyse à EURACTIV.

« Historique ». Un « raz-de-marée ». Une « gifle ». Voilà comment analystes et responsables politiques ont réagi à la suite du second tour des élections législatives.

Contrairement aux pronostics, le Rassemblement national (RN) a brisé le plafond de verre du scrutin majoritaire en remportant 89 sièges de députés à l’Assemblée nationale – faisant du parti d’extrême droite le premier groupe d’opposition.

Fait-on face à une France qui « s’extrême droitise » ? « Le pays est incontestablement à droite, mais il ne ‘s’extrême droitise’ pas », analyse Jean-Yves Camus. Il en veut pour preuve le « baromètre racisme », publié annuellement par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, qui note un recul constant des préjugés racistes et du rejet de l’immigration.

Selon le spécialiste des droites radicales, les facteurs de la victoire du RN sont à chercher ailleurs. « Le RN a toujours été banalisé, ou ‘trivialisé’, dans la psychologie politique française. Le RN n’est pas pris comme un parti sérieux ». Le débat de l’entre-deux-tours de 2017 a, selon lui, contribué à une vision « amatrice » du parti et de sa présidente, Marine Le Pen.

Un vote RN aurait donc moins d’importance aux yeux de certains électeurs, surtout pour bloquer « un autre mouvement, NUPES, qui a été présenté comme le vrai danger par le parti présidentiel tout au long de la campagne », ajoute le chercheur.

Quant aux électeurs de la majorité Ensemble ! face à des duels NUPES-RN, « ils ont écouté le discours gouvernemental à la lettre, qui ne disait qu’une chose : le RN est l’égal de LFI. Ils ont préféré ne pas aller aux urnes ».

« C’est une erreur de penser que le RN n’est pas à prendre au sérieux », alarme M. Camus, qui estime que les 41,45 % de Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles, et les 89 sièges aux législatives montrent surtout « à quel point la stratégie de dédiabolisation, entreprise dès l’arrivée de Mme Le Pen à la tête du parti en 2012, marche ».

Stratégie de banalisation renforcée par le président Emmanuel Macron lui-même, à commencer par les élections européennes de 2019. « En disant aux électeurs de faire un choix entre les progressistes et les nationalistes, il a mis le RN au premier rang des oppositions » argumente le chercheur.

« Le RN reste fondamentalement nationaliste »

Alors que la guerre en Ukraine a remis l’Union européenne au cœur des conversations, quelle politique européenne pour le RN ? « Le RN reste un parti fondamentalement nationaliste et croit, encore et toujours, au grand retour des nations ».

Néanmoins, la stratégie vis-à-vis des questions européennes a changé. « Le RN a abandonné la sortie de l’euro car ce sujet était vu comme éminemment anxiogène, surtout chez les jeunes électeurs pour qui un retour au franc ne veut rien dire », abonde M. Camus.

Selon lui, l’argument de campagne de Marine Le Pen de 2017 qui consistait à dire :« j’irai à Bruxelles si je suis élue pour expliquer à nos partenaires que la France veut sortir » n’a plus lieu d’être. Elle a maintenant « pris une position d’attente qui consiste à dire : le peuple tranchera » par le biais d’un référendum.

La stratégie européenne est aussi à trouver du côté du Parlement européen, où les partis de droite radicale, RN en tête, « négocient depuis 2018 pour la création d’un parti unique » afin de regrouper les membres d’Identité et Démocratie et ceux du Groupe des Conservateurs et Réformistes européens. La visibilité médiatique et politique d’un tel groupe serait tellement accrue, selon M. Camus, qu’elle « compenserait l’écart idéologique » entre ses membres.

« Marine Le Pen cherche à créer la plus grande des alliances possibles au niveau international afin de faire oublier aux électeurs français que le RN reste un parti anti-immigration et nativiste », abonde le chercheur.

Deux partis d’extrême droite dans l’arène

Fait notable de la campagne présidentielle, l’apparition d’un deuxième parti d’extrême droite Reconquête, sous la présidence d’Eric Zemmour – qui a connu une trajectoire électorale radicalement opposée à celle du RN.

Selon le chercheur, M. Zemmour a fait deux erreurs : d’abord la tenue de propos extrêmes comme « l’Islam est incompatible avec la République », qui ne passent pas dans l’opinion et rendent les propos de Marine Le Pen sur « l’assimilation » plus « entendables ».

Ensuite, une « personnalisation à outrance » mêlée de références historiques et littéraires qui ne s’adresse qu’à « une extrême droite bourgeoise intellectuelle qui trouve le RN affreusement populaire ».

« Les incarnations de Napoléon ou De Gaulle, les gens n’en veulent plus » lance Jean-Yves Camus.

Marine Le Pen, elle, « reste sobre : elle essaye de ressembler à la catégorie de français qu’elle souhaite représenter » et fait preuve d’une certaine « simplicité ». Avec en tête le souci de se différencier de son père, Jean-Marie Le Pen, et de ses sorties tonitruantes.

Peut-on s’attendre à une alliance des droites extrêmes en France ? « Imaginez : vous êtes Marine Le Pen, vous venez d’avoir 89 sièges, vous avez fait 41 % à la présidentielle. Vous attendez un peu avant de vous abaisser à parler avec Reconquête », analyse le spécialiste.

Qu’Eric Zemmour se le tienne pour dit.