EXCLUSIF: Une entreprise israélienne de logiciels espions opère depuis l’Allemagne
Paragon Solutions, un fournisseur israélien de logiciels espions commerciaux lié à la surveillance de journalistes européens et de membres de la société civile, s’est installé dans le pays le plus puissant de l’Union européenne (UE) : l’Allemagne.
Paragon Solutions, un fournisseur israélien de logiciels espions commerciaux lié à la surveillance de journalistes européens et de membres de la société civile, s’est installé dans le pays le plus puissant de l’Union européenne (UE) : l’Allemagne.
Paragon Solutions (Germany) GmbH a établi son siège social à Hambourg. Selon le registre allemand des entreprises, la société est active depuis le 24 juillet 2024 et ses activités couvrent les secteurs du « commerce de gros » et des « technologies de l’information ».
Il est difficile de savoir quelle est l’étendue des activités de la société allemande, si elle a des employés locaux, ou si elle a eu des contacts avec l’Allemagne ou d’autres États européens. L’adresse postale de la compagnie renvoie à un site web proposant des bureaux d’entreprise virtuels.
Une demande de liberté d’accès aux documents administratifs soumise par Euractiv au ministère allemand de l’Intérieur et des Affaires intérieures n’a révélé aucune communication entre Paragon et l’État allemand. Cependant, le ministère a déclaré qu’il n’était « pas obligé d’obtenir des informations qui ne sont pas encore disponibles ».
Paragon n’a pas répondu à la demande de commentaire d’Euractiv au moment de la publication de cet article.
Des journalistes et activistes italiens ciblés
La semaine dernière, Meta a annoncé que 90 utilisateurs de son application de messagerie WhatsApp auraient été ciblés par un logiciel espion de Paragon Solutions.
Les personnes concernées — des journalistes et des membres de la société civile — ont été informées d’une violation potentielle par WhatsApp. L’application de messagerie a déclaré être presque certaine qu’elles avaient été ciblées, et que leurs données avaient pu être compromises.
Il s’agit du premier rapport public sur le déploiement de la technologie de Paragon.
La première personne à s’être déclarée visée par les révélations a été Francesco Cancellato, journaliste d’investigation italien connu pour avoir dénoncé des jeunes fascistes du parti de la Première ministre Giorgia Meloni.
Par la suite, c’est Husam El Gomati, un activiste libyen basé en Suède et critique virulent de l’implication de l’Italie en Libye, qui s’est manifesté.
Luca Casarini, fondateur de l’organisation non gouvernementale (ONG) italienne Mediterranea, a également été confirmé comme victime d’espionnage ce mercredi. Ce dernier critique la complicité présumée de l’Italie dans les mauvais traitements infligés aux migrants en Libye.
La localisation des autres cibles de Paragon n’est pas claire. WhatsApp a déclaré qu’elles se trouvaient dans « plus de deux douzaines de pays, y compris en Europe ».
L’Italie fait partie des clients du fournisseur israélien de logiciels espions.
Suite à une demande d’explications de la part de Paragon, ainsi que de la presse, le gouvernement italien a publié une déclaration niant que ses services de renseignements étaient impliqués dans le ciblage.
Cependant, Paragon n’a pas accepté cette explication et a décidé de ne pas rétablir l’accès aux deux clients italiens de ses logiciels et de mettre fin à toutes les relations avec le pays avec effet immédiat.
La note du gouvernement italien affirme en outre que les personnes visées par le logiciel espion se trouvent également dans 13 autres États membres de l’UE (Autriche, Belgique, Chypre, République tchèque, Danemark, Allemagne, Grèce, Lettonie, Lituanie, Pays-Bas, Portugal, Espagne et Suède), selon les codes téléphoniques de leur pays.
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L’inaction de la Commission européenne
L’implantation de Paragon dans l’UE et son ciblage des journalistes européens et de la société civile n’est pas un cas à part. Il intervient deux ans après qu’une commission d’enquête du Parlement européen (PEGA) a révélé que des États membres de l’UE — dont la Grèce, l’Espagne, la Hongrie et la Pologne — ont acheté illégalement des logiciels espions pour surveiller des journalistes, des activistes et des opposants politiques.
La commission PEGA avait appelé à l’adoption de règles à l’échelle de l’UE pour prévenir les abus. Cependant, plus de vingt mois plus tard, la Commission européenne n’a toujours pas proposé de législation en ce sens.
« L’implantation de Paragon dans un pays de l’UE est une conséquence troublante de l’incapacité de la Commission européenne à maîtriser l’industrie des logiciels espions et à prendre des mesures décisives contre les violations des droits fondamentaux, malgré les appels répétés du Parlement européen et de la société civile », a déclaré Silvia Lorenzo Perez, directrice du programme « Sécurité, surveillance et droits humains » au Centre pour la démocratie et la technologie (CDT) Europe. Cet organisme dirige une coalition de la société civile luttant contre les abus de logiciels espions au sein de l’UE.
« L’inaction de la Commission semble créer un facteur d’attraction, attirant les entreprises de surveillance qui exploitent les avantages du marché unique pour commercialiser leurs outils au sein de l’UE avec une surveillance minimale », a-t-elle ajouté.
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L’Europe, plaque tournante des hackeurs internationaux
Au cours des derniers mois, des endroits comme l’Italie ou la ville de Barcelone sont devenus des centres européens majeurs pour le développement de ces technologies. Ces villes attirent des hackeurs internationaux qui s’y installent pour profiter du manque de surveillance et des avantages fiscaux.
L’implantation de Paragon en Allemagne s’inscrit dans cette tendance. La société a été rachetée en décembre 2024 par le géant américain du capital-investissement Æ Industrial Partners pour 900 millions de dollars. Elle a engagé WestExec Advisors, une société de lobbying liée à l’administration Biden, pour la conseiller sur son approche des marchés américains et européens.
« Je pense que cela montre que Paragon cherche à s’établir sérieusement sur le marché de l’UE ou qu’il y est déjà établi. D’un point de vue commercial, c’est plus facile pour la conformité », a déclaré Natalia Krapiva, conseillère juridique principale en matière de technologie chez Access Now, une organisation membre de la même coalition.
Le fait d’être basé dans l’UE permet de vendre en toute transparence dans les différents États membres, mais aussi d’avoir accès aux licences d’exportation de l’UE vers des pays tiers. On peut penser au contrat qu’Intellexa a obtenu du gouvernement grec pour exporter le logiciel espion Predator vers Madagascar.
« En s’établissant dans l’UE, ces entreprises obtiennent un accès illimité à l’Union et bénéficient de contrôles à l’exportation plus souples, ce qui leur permet de vendre plus facilement leurs produits à l’étranger, sapant ainsi clairement les efforts déployés au niveau mondial pour freiner la prolifération des technologies de surveillance invasives », a expliqué Silvia Lorenzo Perez.
Le rapport de la Commission sur la mise en œuvre du règlement de l’UE sur les biens à double usage montre une augmentation stupéfiante de 94,78 % des licences d’exportation pour la cybersurveillance entre 2021 et 2022.
« Plus l’UE tarde à agir, plus elle risque de devenir un havre de paix pour les entreprises de logiciels espions », a ajouté l’experte de CDT Europe.
La Commission européenne n’a pas répondu à la demande de commentaire d’Euractiv au moment de la publication de cet article.
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(AM/AB)