Équilibres politiques et parité des genres : les défis d’Ursula von der Leyen pour la prochaine Commission

Réélue le 18 juillet à la tête de la Commission européenne, Ursula von der Leyen va devoir marcher sur un fil pour constituer sa nouvelle équipe, en respectant les équilibres politiques et les désidératas des pays de l’Union, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes.

Euractiv.com
Future College of Commissioners and their composition V.03 (1)
Ursula von der Leyen devrait envoyer une lettre demandant aux États membres de présenter leurs candidats d’ici la fin de la semaine, dans le but d’organiser les premiers entretiens vers le milieu ou la fin du mois d’août, ont indiqué des personnes au fait du dossier. [[Photo illustration by Esther Snippe for Euractiv. Photo credit: European Parliament, EPA, and Shutterstock]]

Réélue le 18 juillet à la tête de la Commission européenne, Ursula von der Leyen va devoir marcher sur un fil pour constituer sa nouvelle équipe, en respectant les équilibres politiques et les désidératas des pays de l’Union, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes.

Dans une lettre envoyée aux États-membres, la présidente reconduite de la Commission européenne demande à chaque capitale de proposer deux candidats d’ici le 30 août pour rejoindre le Collège des commissaires.

Elle passera l’été à s’entretenir avec les femmes et les hommes qui formeront sa nouvelle équipe pour les cinq années à venir, et les premiers entretiens devraient se tenir dans la seconde moitié du mois d’août, selon des personnes au fait du dossier.  

Il lui faudra tenir compte de trois paramètres : la parité des genres de ses collaborateurs, leur affiliation politique et leur origine géographique. Ursula von der Leyen a composé son équipe sans grandes difficultés en 2019, mais cette fois-ci, elle risque de passer un été difficile.  

Plus d’hommes que de femmes 

À l’instar de son premier mandat, Ursula von der Leyen demande aux États membres proposer deux candidats chacun, un homme et une femme, afin de faciliter l’équilibre des genres au sein du nouveau collège de 26 commissaires. 

« Il y aura une parité entre les hommes et les femmes  », avait-elle d’ailleurs annoncé à la presse, après son élection de la semaine dernière à Strasbourg. 

« La seule exception est […] lorsqu’un commissaire en exercice reste », a précisé la responsable allemande, rapporte l’AFP, même si le but reste d’avoir un collège paritaire, a-t-elle insisté.

Ursula von der Leyen risque pourtant de ne pas recevoir assez de noms pour constituer une équipe équilibrée. De premières candidatures sont déjà arrivées ces dernières semaines — de République tchèque, de Finlande, de Lettonie, d’Irlande, des Pays-Bas, d’Espagne, de Suède, de Slovénie et de Slovaquie — et toutes ne contiennent qu’un seul nom.

Et comme le montre la carte ci-dessous, la plupart sont des hommes, à quelques exceptions près.

 

« Selon les règles des traités, les États membres doivent fournir un nom […] et non pas deux », explique à Euractiv un diplomate européen d’un pays qui a décidé de proposer un seul candidat. 

«  Certains pays font le choix de ne pas proposer deux candidats. Ils décident en toute connaissance de cause et conformément à ce qui a du sens pour eux, politiquement parlant », ajoute-t-il.

Le PPE en position de force

Au vu des équilibres politiques au sein de l’Union européenne, la future Commission devrait être largement dominée par les conservateurs du Parti populaire européen (PPE), ce qui n’empêche pas certains conflits politiques internes dans différents États membres.  

Par exemple, Manfred Weber, chef de file du PPE, a publiquement soutenu le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis, mais ce dernier est en conflit ouvert avec le président du pays, Gitanas Nausėda, qui pourrait être tenté de lui barrer la route.  

Le commissaire à l’Emploi sortant, Nicolas Schmit, membre du Parti ouvrier socialiste luxembourgeois (LSAP, Socialistes et Démocrates européens/S&D), devrait quant à lui ne pas être reconduit, le gouvernement conservateur du Luxembourg envisageant de proposer Christophe Hansen comme nouveau commissaire. Ce dernier est affilié au Parti populaire chrétien-social, affilié au PPE. 

Nicolas Schmit, qui entretient de bonnes relations avec Ursula von der Leyen, serait pourtant un bon candidat. La présidente de la Commission a d’ailleurs appelé le Premier ministre luxembourgeois, Luc Frieden, pour lui demander d’envisager d’autoriser Nicolas Schmit à rester en poste à Bruxelles, ce qui permettrait par ailleurs un meilleur équilibre des partis au sein de la nouvelle équipe. 

Une lutte pour les portefeuilles 

Les États de l’UE ont déjà commencé à marchander les portefeuilles, dans l’espoir d’obtenir un poste important pour leur candidat ou candidate. Pour espérer hériter des dossiers les plus convoités, il est aussi déterminant de proposer quelqu’un qui entretient de bonnes relations avec Ursula von der Leyen, sans toutefois que cette personne ne fasse concurrence à la présidente de la Commission elle-même.

La Première ministre italienne Giorgia Meloni est déjà sortie des rangs, clamant haut et fort que «  l’Italie doit être reconnue  » et recevoir les portefeuilles de «  l’industrie, de la compétitivité et de la cohésion ». Son homologue tchèque de droite, Petr Fiala, a quant à lui déclaré qu’il souhaitait «  un portefeuille fort, de préférence un portefeuille économique  ». 

D’autres poids lourds du PPE, comme la Pologne et la Grèce, attendent également des portefeuilles importants en échange de leur soutien à la candidature de la présidente. 

Dans plusieurs États, comme l’Espagne dirigée par les socialistes, le choix du candidat commissaire — dans ce cas, l’ancienne ministre de l’Énergie Teresa Ribera — est orienté en fonction du portefeuille souhaité.

En la matière et comme toujours, beaucoup de pays se disputent les portefeuilles considérés comme les plus importants, comme la concurrence, le commerce, l’industrie et la politique économique. 

Comme Euractiv l’a rapporté précédemment, l’un des portefeuilles les plus prisés est celui de l’élargissement, qui a pour but de préparer les adhésions de neuf pays candidats, et de définir les réformes internes de l’UE qui devront être mises en place dans les prochaines années.  

L’agriculture devrait être un autre dossier important sous la prochaine législature. Le PPE a fait campagne en s’identifiant comme le «  parti des agriculteurs  » et à récemment fait savoir qu’il avait ce portefeuille en ligne de mire. 

L’agriculture, après avoir été cinq années dans les mains d’un commissaire polonais, devrait selon la tradition être attribué à un «  petit  » pays. L’Autriche, la Croatie et le Portugal semblent être en mesure de pousser pour ce poste. 

La politique de cohésion et la politique régionale sont également susceptibles d’être convoitées, puisque le nouveau budget de l’UE et les modalités de distribution des fonds de l’Union doivent bientôt être négociés. 

Enfin, de nouveaux portefeuilles s’adressent à des pays spécifiques, comme celui de la Méditerranée, celui de l’industrie de la défense ou celui du logement. 

« C’est un peu comme Hunger Games — il y a beaucoup d’exigences et d’ambitions partout, mais certains devront faire face au fait qu’ils finiront enterrés avec un portefeuille moins attrayant, comme celui de la culture », explique un autre diplomate de l’UE.

« Nous aimerions tous penser qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les pays, mais la réalité prouve qu’elle existe, et la répartition des portefeuilles tend à le démontrer. »

Ursula von der Leyen devrait par ailleurs simplifier la hiérarchie de la Commission, en passant de trois niveaux à l’heure actuelle (commissaire, vice-président et vice-président exécutif), à simplement deux niveaux, ont indiqué des personnes proches du dossier. 

Des auditions difficiles en perspective 

Une fois sélectionnés, les candidats devront ensuite passer devant les eurodéputés, qui seront ensuite appelés à voter.

Les auditions des commissaires en devenir devant les commissions parlementaires liées à leurs portefeuilles devraient commencer fin septembre ou début octobre, avant la plénière de décembre du Parlement. Les candidats seront soumis à des questions écrites et à des auditions publiques, en fonction de leurs domaines d’expertise. Les observateurs s’attendent à ce que les auditions soient encore plus ardues que lors de la dernière mandature. 

De quoi compliquer encore un peu plus les efforts d’Ursula von der Leyen pour voir ses candidats conformés. 

L’extrême-droite a par ailleurs été tenue à l’écart cette semaine lors des élections des présidents et des vice-présidents des commissions du Parlement européen, mais reste à voir « à quel point le cordon sanitaire posera problème durant les auditions », explique une source à Euractiv.

«  Il est possible que certains griefs refassent surface à ce moment-là, d’autant plus que [le groupe d’extrême droite des Patriotes pour l’Europe] est le troisième groupe en importance et que ses membres voudront montrer les dents, une fois que les travaux parlementaires commenceront en septembre. » 

[Édité par Laurent Geslin & Anne-Sophie Gayet]