Entretien : les revendications de l’industrie par rapport à la fuite de carbone sont « exagérées » [
Malgré les mises en garde de l’industrie, il n’est actuellement pas prouvé que les politiques climatiques de l’UE poussent les entreprises à se délocaliser. C’est ce que Karsten Neuhoff, économiste à l’Université de Cambridge, a indiqué dans un entretien à EURACTIV.
Malgré les mises en garde de l’industrie, il n’est actuellement pas prouvé que les politiques climatiques de l’UE poussent les entreprises à se délocaliser. C’est ce que Karsten Neuhoff, économiste à l’Université de Cambridge, a indiqué dans un entretien à EURACTIV.
Les déclarations selon lesquelles les politiques climatiques de l’UE forceront les entreprises à se délocaliser en dehors de l’Europe, déplaçant les usines, les emplois et les émissions de CO2 vers des pays avec des régulations environnementales plus souples, ne sont pas prouvées, a-t-il indiqué.
« Dans la mesure où l’industrie estime que la politique climatique a d’importantes répercussions économiques, ces plaintes sont à mon avis exagérées », a indiqué M. Neuhoff, chercheur dans le domaine de l’économie et de la régulation de l’énergie à l’Université de Cambridge au Royaume-Uni.
« Rien ne prouve pour l’instant que les politiques climatiques plus ambitieuses de l’UE poussent les entreprises à se délocaliser ».
Les secteurs énergivores tels que l’acier, le ciment et les produits chimiques ont intensifié leur lobbying ces derniers mois : les entreprises ont affirmé qu’elles seront forcées de déplacer leur production à l’étranger si l’UE adopte des lois climatiques trop strictes.
Leurs appels ont été entendus par les principales économies européennes telles que la France et l’Allemagne (EURACTIV 25/09/08), qui ont récemment exercé une pression de plus en plus grande sur la Commission européenne pour qu’elle définisse d’ici le mois de juin de l’année prochaine une liste des secteurs les plus exposés à la fuite de carbone (EURACTIV 22/09/08).
Mais M. Neuhoff et son équipe de chercheurs de l’Université de Cambridge ont observé la situation au Royaume-Uni et dans d’autres pays européens pour aboutir à la conclusion que seule une toute petite partie de l’économie risquait de se délocaliser.
« Au Royaume-Uni, à peu près 1 % de la production se fait en dehors du secteur énergétique qui a des émissions directes ou indirectes élevées. En Allemagne, ce chiffre se monte à environ 2 %. La moyenne européenne est plus basse que celles du Royaume-Uni. Donc ce n’est qu’une toute petite partie de notre PIB qui est très énergivore ».
Le ciment et l’acier
Par exemple pour l’acier, il n’y a pas besoin de s’inquiéter pour l’instant car la demande, principalement chinoise, reste très forte. « Tant que nous continuons à avoir une demande en forte progression, la délocalisation ne sera pas considérée », a fait remarquer M. Neuhoff, ajoutant que le problème pourrait surgir à long terme quand les usines penseront à réaliser de nouveaux investissements.
Quant au secteur du ciment, M. Neuhoff a également été très clair, indiquant que ce secteur était très peu confronté à la concurrence étrangère. « Pour l’instant, les importations vers l’Europe ne se sont faites que dans les pays souffrant de la diminution des ressources », a-t-il souligné, citant le boom de la construction en Espagne dans les années 1990.
Toutefois, il a déclaré que la situation pourrait changer si le prix du CO2 reste élevé en Europe et que le reste du monde ne prend pas de mesures similaires. « Dans ce cas, je pense qu’il pourrait y avoir une influence sur le lieu d’implantation des centrales », a indiqué M. Neuhoff.
Mais même si les spécialistes sont préoccupés par la délocalisation des centrales à long terme, le chercheur a indiqué qu’il ne pensait pas qu’accorder des permis d’émissions à titre gracieux, comme le recommandent les producteurs d’acier et d’autres industriels, serait la meilleure manière de répondre au problème.
« Dans le secteur de l’acier, par exemple, on pourrait penser à utiliser des aides d’Etat pour soutenir l’investissement dans l’efficacité énergétique », a laissé entendre M. Neuhoff, soulignant qu’avec une telle mesure, les entreprises auraient moins besoin d’acheter des permis d’émissions coûteux sur le marché.
Le charbon polonais et allemand en sécurité jusqu’en 2020
M. Neuhoff a rapidement rejeté les plaintes qui estiment que les services publics énergétiques seront sévèrement touchés après 2012, date à laquelle les producteurs d’électricité seront contraints d’acheter leurs permis de CO2 sur le marché.
Le secteur polonais a mis en garde contre une augmentation des prix qui pourrait atteindre 100 % en raison de la forte dépendance du pays au charbon pour la production d’électricité. Mais M. Neuhoff a estimé que la hausse des coûts ne devrait pas se faire sentir en 2013-2020, la prochaine étape du système européen d’échange de quotas d’émission.
Cela s’explique à son avis par le fait que les producteurs d’énergie incorporent déjà le prix le plus élevé du CO2 sans se demander si l’électricité provient d’une centrale à charbon hautement polluante ou d’une centrale nucléaire à faible émission de carbone.
« Peu importe si vous avez 20 % ou 80 % d’électricité provenant du charbon. Dans le système, les consommateurs et les industries paient le même prix pour l’électricité. Jusqu’en 2020, la part d’électricité provenant du charbon dans le système électrique de l’Europe continentale ne change rien ».
Parallèlement, M. Neuhoff a déclaré que les gouvernements devraient utiliser l’argent collecté dans le cadre de la mise aux enchères du CO2 afin de soutenir la transition vers une économie à faible émission de carbone. « La Pologne obtiendra bien plus de revenu des mises aux enchères que les autres pays car elle dispose d’un nombre important de centrales électriques à charbon. […] J’espère que ce pays utilisera ces fonds intelligemment pour favoriser la transition vers un système plus efficace et à plus faible émission de carbone ».
« Octroyer des permis gratuits aux centrales électriques à charbon avant 2020 n’aidera personne ».
Pour lire l’entretien dans son intégralité, cliquez ici.