Entretien avec le PDG de Pernod Ricard : « Notre plus grande préoccupation est le changement climatique »
Alexandre Ricard, le PDG de Pernod Ricard a évoqué les grandes questions et les défis auxquels l’Union européenne est confrontée aujourd’hui lors d’un entretien exclusif accordé à EURACTIV,
Alexandre Ricard est le PDG de Pernod Ricard, le deuxième plus grand producteur d’alcool au monde en termes de ventes. Lors d’un entretien exclusif accordé à EURACTIV, il a évoqué les grandes questions et les défis auxquels l’Union européenne est confrontée aujourd’hui, des perturbations de la chaîne d’approvisionnement à la numérisation en passant par le chômage des jeunes.
La chaîne d’approvisionnement mondiale a connu plusieurs crises, de la crise de la Covid à la guerre en Ukraine, et nous avons récemment vu ses répercussions dans le secteur agricole. Dans le contexte de l’autonomie stratégique européenne, que pourrait-on faire pour relever ces défis ?
Je vais vous donner notre exemple. Nous utilisons jusqu’à 100 ingrédients différents pour nos produits, par exemple des céréales, du raisin, des pommes, des amandes, du sucre, des pommes de terre, etc. Nos partenaires et agriculteurs sont présents sur toutes les latitudes et longitudes du monde car notre activité est basée sur le territoire, ce qui signifie que nos matières premières doivent provenir d’un endroit spécifique. Par exemple, si vous voulez produire du cognac, vous utilisez des raisins français, vous n’achetez pas vos raisins en Arkansas.
Pour l’instant, je ne prévois pas de problèmes de pénurie de matières premières pour les années à venir. Nous nous sommes renseignés et nous avons étudié la question. Il y aura, bien sûr, des problèmes avec certaines céréales à court terme, notamment en raison de la guerre en Ukraine. Mais le monde s’adapte, et les producteurs cultiveront davantage de céréales ailleurs.
Non, notre plus grande préoccupation est le changement climatique et son impact direct sur les récoltes, plus que les questions de chaîne d’approvisionnement. Les données que nous avons recueillies à ce sujet sont claires : les récoltes ont lieu de plus en plus tôt dans l’année en raison du changement climatique, ce qui engendre des problèmes importants en termes de stabilité et de production. Mais nous nous y adaptons.
En ce qui concerne la chaîne d’approvisionnement, le problème qui se pose actuellement est celui de l’énergie, et probablement davantage les coûts liés à l’inflation que l’approvisionnement lui-même. Évidemment, c’est un problème à court terme, mais au final, cela devient un problème à long terme en raison de la transition environnementale.
Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui ont été rendues particulièrement visibles lors de la crise Covid. Pensez-vous que la pandémie a entraîné des changements culturels et structurels dans votre façon de travailler ?
Je crois fondamentalement que la pandémie a agi comme un accélérateur de tendances macroéconomiques sous-jacentes qui, à mon avis, ont commencé il y a un peu plus de 20 ans.
La crise de la Covid-19 a accéléré une incertitude et une instabilité sous-jacentes dans le monde entier. Et il semble que la conséquence directe pour les entreprises — je ne peux pas parler pour les gouvernements — soit le besoin de souplesse. Nous devons être extrêmement flexibles et agiles dans un monde où personne ne sait ce qu’il se produira dans 12 mois.
Cela a également changé plusieurs autres choses, comme les méthodes de travail avec l’importance croissante de la numérisation. Je pense que nous pouvons être plus efficaces au travail et plus flexibles dans notre façon de travailler aujourd’hui.
Vous avez parlé de la numérisation, qui est devenue un concept un peu à la mode. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Et quel est son impact sur les entreprises ?
En pratique, ce que cela signifie, dans notre cas, c’est d’abord de reconnaître l’importance évidente des données. Les données peuvent aussi commencer à devenir un mot à la mode, mais aujourd’hui, leur importance ne fait aucun doute.
Dans la pratique, la première chose que nous faisons est de rassembler des données que nous classons. Ensuite, que fait-on de ces données ? Comment cela se traduit-il concrètement ? Eh bien, nous développons des algorithmes, des outils que nous alimentons avec ces données et dont nous tirons des enseignements et des recommandations.
C’est ce que nous appelons l’intelligence artificielle ou l’apprentissage automatique. Vous enrichissez continuellement votre outil avec des données d’entrée, et il vous donne ensuite des prédictions à la sortie. Et ensuite, si vous voulez maximiser votre rendement, il vous donne des recommandations sur les entrées.
Cela signifie-t-il que ces outils, ces machines, ces algorithmes vont, à terme, nous remplacer ?
Non, absolument pas. Ce que cela signifie, c’est que cela va changer la vie de ces personnes, car elles prendront des décisions basées sur des informations supplémentaires. Il ne s’agira pas seulement d’intuition ou de preuves empiriques. Il s’agira de tirer parti de ces outils. Mais la décision finale est toujours prise par un être humain. Les machines ne savent pas tout, et ce ne sera jamais le cas.
Si votre modèle est plus performant en ce qui concerne les prévisions et que vos analyses prédictives sont beaucoup plus efficaces, cela va considérablement changer la vie des personnes qui entourent l’ensemble de votre chaîne d’approvisionnement.
Et pensez-vous que les initiatives européennes au fil des ans ont favorisé cette transformation numérique ?
Certainement ! Je vais vous donner un exemple en revenant à l’élément central de la transformation numérique : la donnée, son utilisation et sa protection. À cet égard, le RGPD [le règlement général sur la protection des données, qui régit la protection des données en Europe, NDLR] est un bon exemple.
Il fournit un cadre qui inspire la confiance à la fois à nous et à nos consommateurs. S’ils veulent partager les données, ils savent qu’il y a un cadre qui protège l’anonymat de leurs données. Il s’agit d’un exemple très concret.
Quel est, selon vous, le plus grand défi dans ce domaine ?
La cybersécurité. Aujourd’hui, la cybersécurité figure sur les cartes de risques de toute entreprise dans n’importe quel secteur. Parce que si demain quelqu’un pirate notre base de données, le cadre juridique oblige l’entreprise à déclarer qu’elle a été victime d’une faille, et cette information sera rendue publique, ce qui entraîne des risques pour sa réputation. Il est donc nécessaire d’investir dans la cybersécurité.
Pensez-vous qu’il y a des étapes importantes à franchir dans ce domaine dans le secteur de la numérisation et que vous attendez particulièrement?
Absolument, oui ! Les étapes sont innombrables, mais je commencerai par la plus complexe, qui consiste, à mon avis, à transformer la culture et l’état d’esprit des entreprises dans ce domaine.
Une étape plus concrète serait l’adoption d’une taxonomie mondiale pour les données afin de s’assurer qu’elles sont harmonisées dans le monde entier. Une donnée en France devrait être nommée et classée de la même manière qu’au Japon, en Chine ou aux États-Unis, car sinon, il est impossible de traiter les données à grande échelle, et nous voulons tout faire évoluer.
Et enfin, la gouvernance des données, au-delà de la cybersécurité. Il s’agit de décider comment nous travaillons sur les données entre les marques, entre les marchés en tant qu’organisation. Où en est-on en termes de responsabilité pour s’assurer que tout fonctionne ?
Si nous revenons un peu sur les retombées de la pandémie, il s’avère que l’une d’entre elles est un taux de chômage élevé chez les jeunes. Avez-vous une vision de ce qui devrait être fait pour créer davantage d’emplois en Europe ?
J’ai constaté une inadéquation en termes d’offres d’emploi, de formation, d’expertise et d’éducation en Europe. Si on prend juste le cas de la France, je parle de centaines de milliers d’offres d’emploi dans différents secteurs.
Un exemple évident est celui de la transformation numérique. Nous avons recruté 150 experts en données au cours des 12 derniers mois, mais si nous avions pu, nous aurions probablement doublé ce nombre.
Il y a donc beaucoup de choses qui, sur ce front, peuvent être accomplies au niveau européen et au niveau national, probablement au niveau de la formation pour sûr, en particulier lorsqu’il s’agit de favoriser la flexibilité. Même au niveau de l’entreprise !
Toujours à propos de l’emploi, avons-nous besoin d’une réindustrialisation du continent ?
Pour être honnête, la pandémie, et par la suite la guerre en Ukraine, a été une véritable révélation sur la souveraineté autour des secteurs stratégiques. Voulez-vous être dépendant des puces, des semi-conducteurs ? Voulez-vous être dépendant si vous allez dans le secteur de la défense ?
Donc, dans plusieurs secteurs, la souveraineté compte. Mais est-ce que cela signifie que c’est la fin de la mondialisation ? Pas du tout ! Il faut identifier des secteurs stratégiques, fondamentaux, souverains, où l’on sait que c’est nécessaire. Ils ne s’opposent pas l’un à l’autre, et nous avons besoin de la souveraineté et des questions stratégiques là où vous avez besoin de réponses rapides et efficaces à un monde instable.
Il devrait donc y avoir davantage de champions industriels européens à l’avenir pour être plus compétitifs?
Je pense que c’est en train de se produire. Et cela a commencé avec la pandémie.
Y a-t-il quelque chose que vous attendriez au niveau européen à cet égard ?
Pour être honnête, je pense qu’ils agissent en ce moment même. Évidemment, ce n’est pas facile parce que vous avez besoin de vous mettre d’accord avec 27 personnes sur de nombreuses décisions. Je ne suis pas un grand fan de l’unanimité car, dans le monde d’aujourd’hui, l’unanimité est presque impossible à atteindre. Je suis plus partisan d’une large majorité sur n’importe quel thème que de l’unanimité.
La seule chose qu’ils devraient continuer à financer, même si cela s’est un peu ralenti depuis la pandémie, c’est le libre-échange. Je pense que le libre-échange est un élément positif. Et encore une fois, ce n’est pas parce que vous identifiez des secteurs stratégiques où vous voulez la souveraineté que vous ne pouvez pas soutenir le libre-échange, les deux vont de pair. Je pense que c’est dans l’intérêt de tous.