Energie : la Lituanie déplace ses pions sur l'échiquier face au maître russe

La Lituanie espère être indépendante sur le plan énergétique d'ici 2020 grâce à la mise en œuvre d'une série de projets qu'un haut fonctionnaire a comparé à un jeu d'échec contre la Russie, son ancien maître soviétique.

/ EURACTIV.fr
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La Lituanie espère être indépendante sur le plan énergétique d'ici 2020 grâce à la mise en œuvre d'une série de projets qu'un haut fonctionnaire a comparé à un jeu d'échec contre la Russie, son ancien maître soviétique.

 

Arvydas Sekmokas, le ministre lituanien de l'énergie, a comparé les divers projets visant à briser le monopole de la Russie sur les importations énergétiques de son pays à des pions sur un échiquier au cours d'une partie contre un adversaire très doué.

 

Les principaux éléments de la stratégie de la Lituanie sont une nouvelle centrale nucléaire, un terminal méthanier, l'établissement d'interconnexions solides avec l'UE et se détacher de l'ancien réseau soviétique.

 

La Lituanie estime que le prix qu'elle paye pour le gaz russe est extrêmement élevé (voir « Contexte »).

 

Coefficient politique K

 

« La formule des prix du gaz est assez compliquée et dans cette formule-ci, il y a un coefficient politique K », a expliqué M. Sekmokas. « Il s'agit bien entendu d'un coefficient qui a été approuvé. Si vous augmentez le coefficient, les prix grimpent. Si vous le diminuez, les prix baissent. Ce coefficient n'est relié à aucune variable particulière. »

 

Par ailleurs, moins le nombre de fournisseurs possibles est élevé, plus les prix du gaz augmentent, a-t-il commenté. Face à la Lituanie, un client relativement mineur, la position de la Russie est : « Soit vous achetez notre gaz, soit nous ne vous le vendrons pas. »

 

Avec de gros clients comme l'Allemagne, le monopole de Gazprom, une entreprise d'Etat, ne pourrait pas se permettre d'adopter une telle stratégie de négociation.

 

M. Sekmokas a avancé que l'aide la plus précieuse que la Lituanie avait reçue de l'UE était l'adoption du troisième paquet énergétique sur la libéralisation du marché européen (voir le LinksDossier d'EURACTIV), qui requiert que les entreprises séparent la production d'énergie de la distribution (la dissociation des structures de propriété).

 

Il a qualifié de « décision historique » le vote du parlement lituanien sur les directives européennes relatives à l'énergie. Les textes sur la libéralisation du marché du gaz et de l'électricité ont été respectivement adoptés en juin 2011 et janvier 2012.

 

« Cela signifie que nous commençons à suivre les règles du jeu de l'Union européenne, c'est la loi du marché. Pour jouer à ce jeu, il faut des arguments. Il s'agit de projets stratégiques, comme la connexion énergétique avec la Suède, la Finlande, le terminal GNL, notre propre génération d'énergie fondée sur l'éolien, le nucléaire et la biomasse pour le chauffage.  Ce sont des pièces d'échec. Et puis il y a des règles à respecter, donc tout doit être en place », a-t-il expliqué.

 

M. Sekmokas a fait référence à une résolution des ministres européens de l'énergie datant de février 2011, selon laquelle les îlots énergétiques isolés devraient avoir disparu d'ici 2015. Ce texte vise surtout les pays baltes qui font toujours partie du réseau soviétique.

 

« Sur le plan politique, le problème est résolu. Il ne reste que des détails à mettre en oeuvre dans la pratique », a-t-il dit en souriant.

 

Le ministre a présenté le calendrier suivant pour l'objectif du pays d'atteindre l'indépendance énergétique d'ici 2020 :

 

  • Avant fin 2014 : la dissociation des structures de propriété devrait être totalement mise en oeuvre en Lituanie.
  • D'ici fin 2014 : Vilnius supervisera la construction d'un terminal GNL flottant lorsque le contrat actuel à long terme entre la Lituanie et Gazprom expirera. Un accord a été signé la semaine dernière avec l'autorité portuaire de Klaipeda et les gazoducs de transmission devraient être opérationnels d'ici fin 2013.
  • 2016 : synchronisation du système de transmission du pays avec le système ENTSO-E de l'Union (réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité). La Commission européenne s'est vu confier le mandat de négocier avec la Russie et le Bélarus et le pays a adopté une loi sur cette future synchronisation. L'enclave russe de Kaliningrad semble être un problème, mais si la Russie souhaite y construire une centrale nucléaire, il serait également dans son intérêt que cette enclave soit synchronisée avec l'UE. Les connexions énergétiques avec la Pologne, la Suède et la Finlande sont en construction. La date butoir pour la Pologne est 2016.
  • 2020-2022 : la construction de la centrale nucléaire de Visaginas devrait être terminée. Le parlement a adopté toutes les lois nécessaires, le ministre des finances a rendu un avis positif quant aux obligations de l'Etat. Seule la participation de la Pologne au projet reste en suspens. La participation de la Lituanie est actuellement de 38 %, la Lettonie et la holding japonaise Hitachi Ltd détiennent 20 % des parts. Le coût total devrait être 5 milliards d'euros. La construction devrait débuter en 2015.
  • 2029 : objectif pour la fin du déclassement de la centrale nucléaire d'Ignalina. Des problèmes financiers sont prévus.

 

M. Sekmokas a déclaré que la Russie devrait cesser son discours de la guerre froide et passer à un raisonnement davantage fondé sur la réalité économique.

 

« Vous pouvez faire des affaires de deux manières : en maintenant le monopole ou en tentant d'être le meilleur dans le cadre des règles du marché », a-t-il affirmé.

 

Point faible

 

Le point faible de la Lituanie semble être la centrale nucléaire de Visaginas. De nombreux analystes pensent en effet qu'elle ne sera pas viable sur le plan économique. La Commission européenne a récemment rendu un avis favorable à sa construction.

 

L'un des propos de la Commission relayés dans cet avis risque toutefois de poser problème. L'exécutif européen affirme que Visaginas doit rester viable sur le plan économique « même lorsque d'autres centrales nucléaires seront ouvertes dans la région ».

 

Le Bélarus serait justement en train de planifier la construction d'une centrale nucléaire grâce à la technologie russe à Astraviec, à une cinquantaine de kilomètres de Vilnius. La Russie serait prête à financer la construction de cette centrale afin d'aider son voisin en difficulté économique, selon la presse. En outre, la Russie a récemment entamé la construction d'une centrale nucléaire dans son enclave de Kaliningrad, une région limitrophe avec la Lituanie.

 

Le Dr Ar?nas Molis, professeur de sciences politiques à l'université de Vilnius, met en exergue un autre problème. La Lituanie devrait organiser des élections législatives le 14 octobre prochain et l'actuelle majorité de centre-droit devra tenir bon contre les sociaux-démocrates.

 

« Il semblerait que les sociaux-démocrates aient un avis différent sur Visaginas », a expliqué M. Molis, ajoutant qu'il ne serait pas très surprenant qu'ils annulent le projet.

 

Le déclassement de la centrale d'Ignalina pose également problème. Deux eurodéputés du Parti populaire européen de centre-droit (PPE) qui ont visité la centrale la semaine dernière ont publié un communiqué dans lequel ils ont fustigé la lenteur des travaux. Ils ont en outre parlé de problèmes de gestion (voir « Réactions ») et ont menacé de demander à la Commission de suspendre les financements alloués au pays pour la fermeture de cette centrale de l'ère soviétique.