En Pologne, Donald Tusk s’aligne sur les thèmes de l’extrême droite

La progression rapide de l’extrême droite en Pologne pousse le Premier ministre Donald Tusk et sa Coalition civique (KO) à durcir leur discours et certaines de leurs orientations politiques, dans l’espoir de freiner la fuite d’électeurs vers les formations radicales.

EURACTIV Pologne
Tusk Holds Press Conference Amid Farmers’ Protest On EUMercosur Deal
Le Premier ministre polonais, Donald Tusk. [Getty Images/Artur Widak_NurPhoto]

Longtemps marginalisés, les partis d’extrême droite occupent désormais les troisième et quatrième places dans les sondages nationaux. Cette évolution a incité Donald Tusk à reprendre certains éléments de leur programme afin de regagner des soutiens et de limiter leur influence.

Une extrême droite en pleine progression

La percée récente de l’extrême droite intervient après une scission au sein de la Confédération, une alliance regroupant plusieurs mouvements radicaux. Le député européen Grzegorz Braun, représentant de la ligne la plus dure, a quitté le bloc fin 2024 après avoir refusé de soutenir Sławomir Mentzen, figure libertarienne populaire auprès des jeunes électeurs, comme candidat à la présidence du pays.

Après avoir lancé sa propre campagne, puis été exclu de l’alliance, Grzegorz Braun a fortement progressé dans les sondages, terminant quatrième de la course présidentielle et triplant son niveau de soutien en un an.

Personnalité très controversée en Pologne, il est connu pour ses positions antisémites et farouchement anti-européennes. Il s’était notamment fait remarquer sur la scène internationale en 2023 après avoir aspergé de liquide inflammable une menorah de Hanoucca au Parlement. Il a également affirmé que les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau relevaient de « fake news ».

Un sondage récemment réalisé par United Surveys pour Wirtualna Polska attribue 7 % des intentions de vote à son parti, la Confédération de la Couronne polonaise, contre 14 % pour la Confédération principale.

Seuls la Coalition civique (32 %), au pouvoir et pro-UE, et le parti conservateur Droit et Justice (PiS), qui a gouverné la Pologne de 2015 à 2023, obtiennent un score plus élevé, avec 26 % des voix.

Une réunification des deux branches de l’extrême droite avant les législatives de 2027 pourrait toutefois leur permettre de dépasser les 20 % des voix, menaçant le système bipartite dominé par la Coalition civique et le parti Droit et Justice (PiS).

Un glissement politique vers la droite

La montée de l’extrême droite s’accompagne d’un déplacement notable du discours politique de Donald Tusk. Avant son retour au pouvoir en 2023, il abordait la question migratoire sous l’angle de la solidarité européenne et de la responsabilité humanitaire, critiquant le PiS pour avoir instrumentalisé la peur des migrants et avoir déshumanisé ces personnes.

Mais à mesure que l’influence de l’extrême droite s’est accrue, le discours de Donald Tusk a changé. Il met désormais l’accent sur la sécurité des frontières et la souveraineté de l’État, déclarant que la Pologne « n’acceptera aucune relocalisation forcée de migrants » et doit conserver le contrôle total sur les personnes qui entrent sur son territoire.

En 2025, son gouvernement a suspendu le droit d’asile à la frontière orientale de la Pologne, arguant que le système était exploité par les régimes du président russe Vladimir Poutine et du président biélorusse Alexandre Loukachenko, ainsi que par les trafiquants d’êtres humains.

Ce revirement s’est également étendu à la politique sociale. Donald Tusk a renoncé à libéraliser rapidement la loi restrictive polonaise sur l’avortement et à introduire les partenariats civils, deux mesures qui constituaient des promesses électorales clés pour les électeurs libéraux.

Bien que Donald Tusk ait indiqué en octobre qu’il n’avait « pas changé d’avis » sur la libéralisation des droits reproductifs, il a également ajouté qu’il « n’aimait pas que l’on dise que l’avortement est un droit des femmes ».

Les ressorts du vote radical

Selon les analystes, l’extrême droite polonaise attire un électorat composite, mêlant vote protestataire, frustrations économiques et conservatisme culturel. Cette diversité permet à ses figures les plus radicales comme à ses représentants plus modérés d’élargir leur audience.

Bartosz Rydliński, analyste politique à l’Université Cardinal Stefan Wyszyński de Varsovie, affirme que l’attrait de l’extrême droite dépasse le cadre des électeurs qui partagent ses opinions les plus extrêmes.

Il évoque notamment les petites entreprises fragilisées par la pandémie de Covid, ainsi que des hommes socialement marginalisés, sensibles aux discours visant les migrants, les Ukrainiens ou les « femmes émancipées ».

Il est difficile de savoir si l’extrême droite radicalise les électeurs ou si elle se contente de donner voix à des sentiments déjà existants, explique Andrzej Rychard, sociologue à l’Académie polonaise des sciences. Selon lui, la situation est encore compliquée par la propagation d’un discours extrême, y compris des idées antisémites, au-delà de l’extrême droite vers certaines parties de l’extrême gauche.

Mirosław Oczkoś, expert en marketing politique à l’École d’économie de Varsovie, ajoute que de nombreux jeunes électeurs de droite sont des libertariens économiques, attirés par les appels à la baisse des impôts, à la déréglementation et à l’opposition à l’UE.

« Une fois la rhétorique du libre marché écartée, il ne reste que le radicalisme pur et dur », a-t-il noté.

Cette dynamique est renforcée par la montée en puissance de figures d’extrême droite plus acceptables sur le plan électoral. Contrairement à Grzegorz Braun, Sławomi Mentzen et son collègue Krzysztof Bosak, également leader de la Confédération, se présentent comme les visages plus modérés du mouvement, contribuant à normaliser son message et à élargir son attrait.

Ils évitent d’appeler ouvertement au retrait de la Pologne de l’UE (Sławomir Mentzen a assuré en 2023 qu’il voterait pour rester membre du bloc) et se gardent de toute provocation comme celles de Grzegorz Braun, tout en restant des détracteurs virulents des politiques de l’UE telles que le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) et l’accord UE-Mercosur.

Retour à la réalité

Malgré leur élan, les forces d’extrême droite polonaises restent fragmentées et peinent à former des alliances durables.

Un bloc commun réunissant les partis de Grzegorz Braun et Sławomir Mentzen avec le PiS permettrait d’obtenir une majorité parlementaire stable. Pour l’instant, cependant, le leader du PiS, Jarosław Kaczyński, a exclu toute coopération avec Grzegorz Braun, comparant toute alliance avec lui à une alliance avec Vladimir Poutine. Cela limite les perspectives d’un front de droite consolidé.

Les analystes avertissent également que la stratégie de Donald Tusk consistant à reprendre les thèmes de l’extrême droite pourrait se retourner contre lui.

« De nombreux politiciens ont compris que se déplacer vers la droite produit un effet électoral évident », a déclaré Mirosław Oczkoś.

Bartosz Rydliński, cependant, soutient que le fait d’imiter l’extrême droite finit par la renforcer.

« En rivalisant avec le populisme radical sur son propre terrain, le centre politique se sape lui-même », a-t-il affirmé. « Le revirement de Donald Tusk confère une légitimité à la frange d’extrême droite, permettant à des personnalités comme Sławomir Mentzen ou Grzegorz Braun de revendiquer leur justification. »

Il ajoute que le gouvernement n’a montré que peu de détermination à répondre aux appels en faveur de l’interdiction du parti de Grzegorz Braun.

« La démocratie doit être capable de se défendre contre les radicalismes », dit-il, « en particulier ceux qui nient ouvertement l’Holocauste ».