Élections en Albanie : deux ennemis jurés et la justice en embuscade

Les Albanais votent dimanche 11 mai pour élire leur parlement et choisir entre renouveler le mandat du Premier ministre socialiste Edi Rama ou faire revenir au pouvoir l'ancien président et ancien Premier ministre Sali Berisha, chef historique de la droite.

EURACTIV France avec AFP
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L'Albanie vote dimanche 11 mai lors de législatives jugées cruciales pour évaluer le degré de maturité démocratique de ce pays des Balkans et déterminer son avenir européen. [SHUTTERSTOCK/rawf8]

Les Albanais votent dimanche 11 mai pour élire leur parlement et choisir entre renouveler le mandat du Premier ministre socialiste Edi Rama ou faire revenir au pouvoir l’ancien président et ancien Premier ministre Sali Berisha, chef historique de la droite.

L’Albanie vote dimanche lors de législatives jugées cruciales pour évaluer le degré de maturité démocratique de ce pays des Balkans et déterminer son avenir européen, un rêve qui fait l’unanimité auprès des Albanais au-delà des passions politiques intérieures.

Le scrutin inédit — car la diaspora y participe pour la première fois — oppose le Premier ministre sortant Edi Rama à son ennemi juré Sali Berisha, figure de la droite et meneur d’une alliance de partis d’opposition.

Edi Rama, artiste et animal politique

Réputé autoritaire et ambitieux, Edi Rama, 60 ans, chef du parti socialiste depuis 2005, candidate à un quatrième mandat pour « garantir l’entrée de l’Albanie dans l’Union européenne d’ici 2030 » et « donner aux Albanais un passeport européen qui leur permettra de bénéficier des mêmes droits que les citoyens de tous les autres pays européens ».

« Avec le passeport européen, l’Europe devient aussi petite que l’Albanie et l’Albanie devient aussi grande que l’Europe », lance-t-il régulièrement.

Ancien leader étudiant opposé au régime communiste qui domina le pays pendant plus de quatre décennies, ex-maire de Tirana et ex-ministre de la Culture, Edi Rama est devenu chef du gouvernement en 2013.

L’opposition l’accuse régulièrement de liens avec le crime organisé. Lui se dit prêt à se « retirer de la vie politique si quiconque arrive à établir des liens avec la corruption ou les milieux criminels ».

Ce géant de 2m01, ancien joueur de basket, est aussi un artiste peintre passé par les Beaux-Arts de Paris. Ses toiles tapissent son bureau, mais aussi ses cravates.

Féru de culture, il parle parfaitement l’anglais, l’italien, le français. Expert des réseaux sociaux sur lesquels il poste indifféremment des images privées et des photos de ses rencontres avec d’autres chefs d’État, il manie volontiers l’humour noir et l’ironie envers ses adversaires qu’il compare souvent à des animaux, des plantes ou des objets.

« Je ne suis pas parfait mais je combats, je veux que nos enfants aient un avenir en Albanie », martèle-t-il sans relâche.

Sali Berisha, l’opposant

De son côté, l’ancien président Sali Berisha, 80 ans, symbole de la chute du communisme, espère revenir au pouvoir à la faveur des législatives de dimanche, après douze longues années dans l’opposition. Pour gagner, il promet à l’instar du président américain Donald Trump « la Great Albania », un programme qui repose sur la relance économique du pays.

Premier ministre de 2005 à 2013, Sali Berisha s’est retiré de la tête du parti démocratique (conservateur) qu’il avait créé pour en donner la direction à son fidèle, Lulzim Basha, avec qui il s’est ensuite brouillé.

Grand, physique d’acteur et élégance naturelle, Sali Berisha décide de reprendre en 2022 la tête de l’opposition de droite en s’alliant avec plus d’une vingtaine d’autres parti espérant parvenir ensemble à chasser Edi Rama du pouvoir.

Interdit d’entrée aux États-Unis et en Grande-Bretagne depuis 2021 en raison de son implication présumée dans le crime organisé et la corruption, Sali Berisha est aussi poursuivi en Albanie pour « corruption passive d’un haut fonctionnaire ».

Il rejette ces accusations, les qualifiant de « purement politiques » et accuse Edi Rama d’en être à l’origine.

Pour sa campagne, il s’est assuré les services du conseiller républicain américain Chris LaCivitas, qui « sera l’architecte de son retour au pouvoir », assure-t-il.

Chris LaCivita qui a également aidé à la campagne du président Trump, épaule Sali Berisha à chaque rassemblement électoral et s’adresse directement, en anglais, à ses sympathisants pour leur promettre que « le seul avenir pour l’Albanie est que [Sali] Berisha soit Premier ministre ».

Peu avant la clôture d’une campagne émaillée d’outrances verbales, en particulier sur les réseaux sociaux, les derniers sondages publiés dans des médias donnaient les socialistes d’Edi Rama vainqueurs, et l’OSCE/ODHIR évoquait dans un rapport une « polarisation politique extrême » dans ce pays de 2,8 millions d’habitants.

Sali Berisha accuse les socialistes « d’achat des voix, d’intimidation des électeurs, de pressions, d’utilisation des moyens publics par les ministres et les candidats de la majorité au profit de leur campagne électorale ». Des accusations qui « ne sont qu’un alibi de la défaire », tacle Edi Rama.

La justice en embuscade

Invitée surprise de la campagne, la justice albanaise a lancé pléthore d’enquêtes ces derniers mois, qui pourraient peser sur le scrutin.

Le parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) a ouvert en 2024 des enquêtes contre 33 anciens hauts fonctionnaires dont d’anciens ministres, des députés ou des élus locaux, selon le chef du SPAK, Altin Dumani.

Parmi eux, l’ancien Premier ministre et ancien président Ilir Meta, leader du parti de la Liberté, allié de Sali Berisha et figurant sur la liste des candidats de « Great Albania« . Mais aussi le maire de Tirana, Erjon Veliaj un ancien bras droit d’Edi Rama, soupçonné de corruption. Tous deux attendent les élections depuis une cellule.

Selon les derniers sondages, cette offensive de la justice est soutenue par une grande majorité des Albanais, qui saluent le travail du SPAK, crée en décembre 2019 dans le cadre d’une réforme de la justice visant à mettre fin à l’impunité, à renforcer l’état de droit et aider l’adhésion du pays à l’Union Européenne.

À quelques semaines des élections, le SPAK a créé une adresse internet où les citoyens peuvent dénoncer les fonctionnaires qui commettraient des infractions à la loi électorale.

Les membres du parquet spécial seront aussi aux côtés des observateurs étrangers et albanais dimanche pour s’assurer que le scrutin a lieu dans le respect des standards européens.

Le bon déroulement du processus électoral est essentiel pour l’Albanie, qui entend prouver sa maturité politique une semaine avant le Sommet de la Communauté politique européenne organisé à Tirana.