Du poisson russe pourrait s'inviter dans votre assiette à Noël
Malgré les restrictions, l'UE continue d'acheter chaque année pour plusieurs centaines de millions d'euros de poisson russe.
Du cabillaud portugais cuit au four à la version polonaise croustillante et frite, le poisson russe continue d’atterrir dans les assiettes européennes malgré les tentatives de réduction des importations.
Alors que certains pays de l’UE poussent pour des restrictions plus strictes, d’autres considèrent que le bloc reste trop dépendant des prises de Moscou.
Les pays baltes, la Finlande et la Suède cherchent continuellement de nouveaux moyens d’utiliser leur influence économique pour faire pression sur le Kremlin afin qu’il mette fin à sa guerre contre l’Ukraine, et étant donné qu’ils partagent la mer Baltique avec la Russie, le poisson est un enjeu majeur.
Ensemble, ces pays estiment que la flotte de pêche de Moscou pourrait être ciblée et ont à plusieurs reprises appelé à l’instauration de droits de douane plus élevés sur les produits de la mer russes, qui continuent d’entrer en grande quantité dans l’UE.
Pour les ONG environnementales, il s’agit également d’un impératif moral. « Les navires de pêche russes sont étroitement liés au régime… il y a donc un lien avec la guerre en Ukraine », a déclaré Vanya Vulperhorst, experte en pêche illégale chez Oceana, lors d’un entretien téléphonique avec Euractiv.
Deux des géants russes de la pêche, Norebo et Murman Seafood, ont récemment été reconnus coupables d’espionnage dans les eaux de l’UE, ce qui a entraîné des sanctions.
Pourtant, la Commission a rejeté les appels à de nouvelles restrictions sur les importations de poisson, position remise en question par de nombreux pays de l’UE.
Le ministre letton de l’Agriculture et de la Pêche, Armands Krauze, a indiqué à Euractiv qu’il cherchait toujours à obtenir des soutiens favorables au boycott des poissons russes.
« Etant donné la situation géopolitique actuelle, nous ne pouvons pas nous arrêter à ce qui a déjà été fait », a-t-il défendu. « Afin de soutenir l’Ukraine, nous devons continuer à restreindre de manière cohérente les échanges commerciaux avec la Russie et la Biélorussie. »
Caviar et morue
Dans ses déclarations publiques, la Commission affirme que des mesures suffisantes ont été décidées pour s’affranchir du poisson russe.
Peu après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’UE a choisi une cible facile et a interdit l’importation de caviar, de champagne et de diamants, alors que la Russie en fournissait très peu. Mais d’autres produits de la pêche moins prestigieux ont continué à affluer, notamment la morue et le colin d’Alaska, dont certains étaient même exemptés de droits de douane.
L’UE a supprimé l’accès à toute réduction tarifaire pour ces importations à partir de 2024, mais cette même année, elle a encore acheté pour 709 millions d’euros de poisson russe. La majeure partie de ces achats a été destinée aux Pays-Bas, à l’Allemagne, à la France et à la Pologne.
Dans son pays natal, l’Allemagne, Mme Vulperhorst tente d’empêcher ces produits de se glisser dans son caddie.
« Il y a un QR code sur l’emballage des bâtonnets de poisson que mes filles mangent. Il permet de voir quel bateau a effectué la capture », explique-t-elle. Après quelques recherches sur son téléphone, elle a décidé de boycotter le cabillaud russe et de se tourner vers le cabillaud islandais.
Pourtant, la plupart des étiquettes ne sont pas aussi claires, comme on peut le constater dans les commerces alimentaires à Bruxelles. Les emballages n’indiquent pas le pavillon, mais des codes tels que « FAO 67 » ou « FAO 27 », qui renvoient aux eaux exploitées par les navires russes, entre autres.
Du Portugal à la Pologne
Dans plusieurs pays, toute mesure prise à l’encontre du cabillaud russe a des répercussions sur leur économie et leurs traditions culinaires. Cela est particulièrement évident au Portugal, connu pour son amour du bacalhau. Les Portugais affirment connaître plus de 1 000 façons de le cuisiner.
Avec les Pays-Bas et la Pologne, le pays figure parmi les trois premiers importateurs de cabillaud russe de l’UE. Le Portugal dépend depuis des années des approvisionnements étrangers pour remplir ses assiettes, explique l’association nationale des PME, la CPPME.
« Après plusieurs siècles de pêche directe à Terre-Neuve, au Canada, l’interdiction imposée par le Canada en 1992 en raison de l’épuisement des stocks de morue a contraint les Portugais à rechercher de nouvelles sources pour répondre à leurs besoins », a rappelé Jorge Carmaneiro, vice-président de la CPPME, dans un courriel. Il a expliqué que cela a conduit les commerçants à se tourner vers la morue russe congelée et la morue salée verte norvégienne.
Pour M. Carmaneiro, les droits de douane actuels sur les importations de morue russe, qui s’élèvent à environ 12 %, pèsent déjà lourdement sur les budgets.
« À l’approche de Noël, les prix atteignent des niveaux jamais vus auparavant », a-t-il constaté.
À l’autre bout de l’UE, la Pologne figure parmi les plus fervents partisans d’une confrontation avec Moscou. Varsovie a récemment demandé à Bruxelles d’augmenter les droits de douane sur plusieurs produits russes, mais a exclu le poisson de la liste.
Cela n’a rien de surprenant, compte tenu de la dépendance des transformateurs polonais à l’égard du cabillaud russe.
« Nous dépendons presque à 100 % des importations. Il n’existe aucun moyen physique et pratique d’obtenir cette matière première au sein de l’UE », a déclaré Sylwester Szymanik, de l’association polonaise des transformateurs, lors d’un débat parlementaire l’année dernière. « Nous aimerions beaucoup, mais nous sommes dans une situation complètement différente de celle d’il y a quelques années. »
La porte dérobée norvégienne
Pour compliquer encore les choses, le poisson russe trouve également son chemin vers l’UE par plusieurs voies détournées.
Le lobby de la pêche Europêche, basé à Bruxelles, dénonce depuis longtemps le fait que le cabillaud pêché en Russie peut entrer dans l’UE en franchise de droits après avoir été transformé en Norvège.
Mme Vulperhorst a également mis en garde contre une « faille ».
« Si vous transformez suffisamment un produit en Norvège, vous pouvez dire qu’il est norvégien », a-t-elle déclaré. « Vous pouvez blanchir l’origine russe de la prise. »
Mme Vulperhorst a également fait valoir que si l’Europe souhaite renforcer l’autonomie de ses pêcheries, elle doit gérer ses stocks de manière plus efficace. Notamment dans la mer Baltique, l’une des eaux les plus polluées au monde et pratiquement un lac de l’UE, à l’exception de la partie russe.
Mais les pays baltes ont déclaré à plusieurs reprises que le resserrement de leurs propres filets pour aider les espèces à se reconstituer n’aura que peu d’effet si Moscou élargit les siens.