Défense, énergie, agroalimentaire, industrie pharmaceutique… Les implications de l’accord UE-États-Unis
Au lendemain de la signature de l’accord commercial entre Ursula von der Leyen et Donald Trump, beaucoup y voient moins une victoire diplomatique permettant d’éviter une guerre commerciale qu’un acte de capitulation.
L’accord, s’il évite l’application immédiate de tarifs douaniers de 30 % sur les exportations européennes, maintient tout de même un droit de douane « plancher » de 15 % sur la plupart des produits de l’UE — des voitures aux vins.
Si vous vous demandez où se trouvent les avantages pour les entreprises européennes dans l’accord conclu dimanche 27 juillet en Écosse, le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, affirme qu’il y avait plus que le commerce en jeu dans ces discussions. Mais ces autres enjeux n’empêchent pas de nombreux Européens de faire le même constat : l’UE a cédé, et l’accord est largement déséquilibré.
Euractiv s’est penché sur certains aspects de cet accord.
Énergie
En vertu du « deal » annoncé dimanche, l’UE procédera à « d’importants achats de GNL, de pétrole et de combustibles nucléaires américains », a expliqué Ursula von der Leyen, reprenant ainsi l’engagement pris par son prédécesseur, Jean-Claude Juncker, auprès de Donald Trump en 2018.
Cependant, un haut fonctionnaire de la Commission a reconnu lundi 28 juillet que « ce n’est pas l’Union européenne qui achète cette énergie ».
En outre, l’accord prévoyant que l’UE achète chaque année pour 250 milliards de dollars supplémentaires d’énergie américaine a déjà été tourné en dérision par de nombreux spécialistes de l’énergie, car cela représenterait une multiplication par près de cinq des 64 milliards de dollars d’énergie américaine importée par l’Union l’année dernière.
Par ailleurs, toutes les raffineries européennes ne sont pas disposées à travailler avec des quantités encore plus importantes de pétrole brut américain en raison de sa composition chimique particulière.
En 2018, Jean-Claude Juncker avait désamorcé les tensions avec les États-Unis en promettant d’importer de grandes quantités de GNL. Donald Trump avait alors concentré sa colère sur le gazoduc russe Nord Stream 2. Reste à voir si Bruxelles pourra à nouveau s’en tirer avec une stratégie similaire.
Interrogé lundi sur la crainte d’éventuelles représailles américaines si l’UE ne tenait pas ses engagements, le commissaire Šefčovič a éludé la question.
Pharma
Dans le domaine pharmaceutique, Ursula von der Leyen a semé la confusion dimanche en déclarant que les produits européens étaient inclus dans l’accord, laissant entendre qu’ils seraient soumis à des droits de douane de 15 %.
Toutefois, un haut fonctionnaire de la Commission a précisé lundi que les produits pharmaceutiques étaient exemptés de droits de douane. Il existe néanmoins une forte probabilité que les États-Unis imposent des droits après la fin de l’enquête actuellement menée par l’administration américaine au titre de l’article 232 pour déterminer si les produits pharmaceutiques étrangers constituent un risque pour la sécurité nationale. Une enquête similaire est également en cours pour les semi-conducteurs.
La Commission a déclaré que si des droits de douane étaient imposés, ils ne dépasseraient pas 15 %. Toutefois, cela n’a pas été garanti publiquement par Donald Trump.
Les produits pharmaceutiques sont les produits aujourd’hui les plus exportés depuis l’Europe vers les États-Unis, pour près de 120 milliards d’euros en 2024 (22,5 % du total des biens exportés), selon Eurostat.
Une autre question qui fait débat porte sur l’engagement de l’UE à investir 600 milliards d’euros aux États-Unis, qui n’a été assorti d’aucun plan. Plusieurs députés européens, dont des membres de son propre groupe politique, le Parti populaire européen (PPE), ont confié à Euractiv que Ursula von der Leyen n’avait pas le mandat de s’engager à investir au nom du secteur privé.
Enfin, nombreux sont ceux qui considèrent que cette promesse d’investissement est en contradiction avec les efforts de l’UE pour maintenir la production pharmaceutique au sein du bloc et résister à la pression de Trump pour délocaliser les activités aux États-Unis.
Agroalimentaire
Dans le cadre de l’accord, Bruxelles supprime les barrières commerciales sur les importations agricoles américaines telles que le soja et les noix — des produits jugés non sensibles — tout en adoucissant l’accord avec la prolongation d’une clause spéciale favorable concernant le homard.
Si les États-Unis continueront probablement à vendre du homard aux consommateurs européens sans droits de douane, les produits alimentaires européens resteront soumis à un droit d’importation forfaitaire de 15 % aux États-Unis, sans qu’il soit prévu pour l’heure d’exempter des produits spécifiques de l’UE. En réponse, Bruxelles tente désormais de protéger deux produits d’exportation importants, les spiritueux et le vin, des répercussions de cet accord.
Un responsable européen a confirmé que les négociations sur les boissons alcoolisées se poursuivaient et a insisté sur le fait que l’UE était « restée ferme sur l’agriculture » lors des négociations.
En 2024, l’UE a exporté pour 8 milliards d’euros d’alcools, dont plus de 5 milliards de vin, aux États-Unis, son premier marché à l’exportation.
La France représente environ la moitié : 2,4 milliards d’euros de vin et 1,5 milliard de spiritueux ont été écoulés aux États-Unis (environ 25 % de ses exportations). Pour l’Italie c’est environ 2 milliards d’euros de vin exportés. La Suède écoule aux États-Unis sa vodka, l’Irlande son whisky…
Les vins de Bordeaux par exemple y réalisent 20 % de leur chiffre d’affaires. « À 10 % ou 15 % [de droits de douane], on trouvera des solutions », expliquait Philippe Tapie, président de Bordeaux Négoce, avant l’annonce de dimanche. Mais « à 30 %, non. C’est la fin de l’histoire », craignait-il.
D’autres produits alimentaires (fromages, conserverie, etc.) forment un poste d’exportation majeure.
« Certains produits agricoles » seront exemptés de taxation à 15 %, a assuré Ursula von der Leyen. Mais aucune précision n’a été fournie dimanche soir. Jusqu’à présent, l’UE ne peut donc se targuer d’aucune victoire claire dans le domaine agroalimentaire.
Défense
Les échanges commerciaux dans le domaine de la défense se feront sans droits de douane, a fait savoir le président américain.
À ce stade, il n’est toutefois pas clair si l’acier et les semi-conducteurs, qui sont soumis à des droits de douane, seront également exemptés s’ils sont destinés à la production d’équipements de défense, ce qui ne répond pas entièrement aux questions de l’industrie sur l’impact des droits de douane.
Si Donald Trump a récemment déclaré que les Européens achèteraient « d’énormes quantités » d’armes américaines, les achats d’armes ne font pas partie de l’accord sur les droits de douane conclu dimanche.
La raison en est que la Commission, qui a négocié les droits de douane, n’a aucune autorité sur la manière dont les capitales de l’UE gèrent les achats d’armes effectués à partir de leurs budgets nationaux. Cette question relève de la souveraineté nationale et les Vingt-Sept ont déjà commandé pour plusieurs milliards d’euros de systèmes de défense aérienne et d’autres armements.
Technologies
Bien que la Commission ait elle-même reconnu que l’UE ne parviendrait probablement pas à atteindre son objectif de produire un cinquième des semi-conducteurs mondiaux d’ici 2030, Ursula von der Leyen a offert à Donald Trump une grande victoire politique dans le domaine des puces électroniques : les semi-conducteurs fabriqués dans l’UE seront soumis à un droit de douane de 15 % dans le cadre de l’accord, tandis que les équipements européens de fabrication de puces, essentiels à la production des puces d’IA les plus avancées du géant américain Nvidia, resteront exempts de droits de douane.
Cet accord profite aux producteurs américains au détriment des entreprises européennes. Il convient de noter que l’UE abrite ASML, une entreprise néerlandaise qui est le seul fournisseur mondial de machines de lithographie extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la production de puces pour l’intelligence artificielle.
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Voitures
Près de 70 milliards d’euros d’équipements de transport ont été exportés par des sociétés européennes aux États-Unis en 2024. L’industrie automobile y a vendu près de 750 000 voitures pour 38,5 milliards d’euros, selon l’Association européenne des constructeurs (ACEA).
L’Allemagne en produit la majorité, notamment des berlines, SUV et sportives premium de chez Audi, Porsche, BMW, Mercedes.
Pour le secteur, l’accord de dimanche est une amélioration. Après la surtaxe de 25 % qui prévalait, les livraisons de Volkswagen avaient reculé au premier semestre.
Aéronautique
Les droits de douane américains pesaient lourd sur ce secteur très mondialisé. Depuis mars, une surtaxe de 50 % s’appliquait sur les importations d’aluminium et d’acier, matériaux phares de l’aéronautique. Et l’ensemble des équipements (dont les avions) importés d’Europe devaient s’acquitter d’une surtaxe de 10 %.
L’accord annoncé dimanche prévoit de ramener à zéro les taxes sur les équipements d’aéronautique, selon Ursula von der Leyen.
Au salon du Bourget début juin en France, le patron d’Airbus Guillaume Faury avait espéré leur remise à zéro, tout comme son homologue chez l’Américain Boeing, Kelly Ortberg : « Nous ne sommes pas en mesure de répercuter ces coûts sur nos clients », avait déclaré ce dernier à l’Aviation Week.
Luxe et cosmétiques
Ces dernières semaines ont vu Bernard Arnault, patron du géant français LVMH (Louis Vuitton, Dior, Moët & Chando, Dom Pérignon…), se démener pour limiter les surtaxes, auprès des dirigeants européens comme de Donald Trump.
Le luxe ne devrait a priori pas faire l’objet d’un régime d’exception, les 15 % devraient donc s’appliquer.
Pour LVMH, un droit de douane de 15 % « serait un bon résultat », avait estimé jeudi sa directrice financière, le groupe estimant pouvoir compenser par une hausse de prix et une « optimisation de production », notamment aux États-Unis, où il réalise un quart de ses ventes. Le numéro un mondial du luxe a annoncé l’ouverture d’un nouvel atelier Louis Vuitton au Texas qui sera le 4e atelier de la marque aux États-Unis.
En mai, son concurrent François-Henri Pinault, du groupe Kering qui détient Gucci ou Balenciaga, avait lui déclaré que « ça n’aurait pas de sens d’avoir des sacs Gucci italiens fabriqués au Texas ».
Les cosmétiques de marques françaises et italiennes sont aussi très vendus aux États-Unis : en 2024, L’Oréal a réalisé 27 % de son chiffre d’affaires en Amérique du Nord. Son directeur général évoquait en avril la possibilité d’y relocaliser une part de la production.
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[Édité par Anne-Sophie Gayet]