De la marée à la table : les moules baignées dans une mer de nanoplastiques
De la Galice à la Normandie, les élevages de moules sont confrontés à un effondrement des stocks. En cause, le changement climatique, la pollution et les toxines invasives qui composent un « cocktail » toxique, et menacent une pierre angulaire de l’avenir alimentaire durable de l’Europe.
De la Galice à la Normandie, les élevages de moules sont confrontés à un effondrement des stocks. En cause, le changement climatique, la pollution et les toxines invasives qui composent un « cocktail » toxique, et menacent non seulement une industrie d’un milliard d’euros, mais aussi une pierre angulaire de l’avenir alimentaire durable de l’Europe.
Les moules et les huîtres, autrefois la nourriture bon marché et non rationnée d’une Europe déchirée par la guerre, sont de nos jours des mets prisés, confrontés à des défis environnementaux.
Pour ceux qui vendent des coquillages (et leur contenu comestible) en bord de mer, chaque panier destiné aux tables européennes provient d’eaux de plus en plus polluées par des fragments invisibles de plastique que les scientifiques appellent « nanoplastiques ».
De la marée à la table
Des centaines de délégations internationales se sont réunis à Genève la semaine dernière pour réduire — ou au moins freiner — la production de plastique, qui devrait tripler d’ici à 2060. Mais les États ne sont pas parvenus à s’entendre sur les mesures à prendre, faisant échouer les discussions.
Pendant que les diplomates des Nations unies se perdaient dans la sémantique, les moules, elles, ne manqueraient pas d’ajouter leur voix à la protestation. Une étude publiée cette année dans le magazine scientifique Nature a révélé que l’Atlantique Nord était saturé de particules de plastique, soit environ 27 millions de tonnes circulant dans la couche mixte de l’océan.
Les auteurs ont conclu que les nanoplastiques représentaient une part dominante de la pollution plastique marine, rivalisant avec les estimations précédentes concernant les microplastiques, voire les dépassant.
Des études antérieures ont estimé que 11 à 21 millions de tonnes de microplastiques sont présentes dans les couches supérieures de l’Atlantique, tandis qu’environ un million de tonnes flotteraient à la surface de l’océan mondial.
Les nanoplastiques, dont la taille est inférieure à un micron (contre 1 micron à 5 millimètres pour les microplastiques), semblent beaucoup plus répandus. Les niveaux les plus élevés ont été détectés le long du plateau continental, où se pratique une grande partie de l’élevage de moules dans l’Union européenne.
Le pouvoir des moules
Les moules sont la force tranquille de l’aquaculture européenne. Elles n’ont besoin ni d’aliments ni d’antibiotiques, elles nettoient l’eau de mer au fur et à mesure de leur croissance et elles fournissent des protéines à faible teneur en carbone — « l’aliment simple qui lutte contre le changement climatique », selon la BBC.
Pour les décideurs européens, les moules incarnent la promesse des « aliments bleus » qui constituent une source alternative et durable de protéines.
Pourtant, leur biologie même les rend particulièrement vulnérables. Chaque moule filtre des dizaines de litres d’eau par jour et absorbe tout ce que l’océan transporte, y compris les nanoplastiques. Ces minuscules particules peuvent traverser les membranes biologiques plus facilement que les microplastiques.
Contrairement aux filets de poisson, qui sont vidés avant d’arriver dans l’assiette, les moules sont consommées entières. Cela signifie que ce qu’elles absorbent, nous l’avalons aussi.
En outre, des expériences en laboratoire ont révélé qu’à mesure que les océans absorbent davantage de dioxyde de carbone et s’acidifient, la charge superficielle des nanoplastiques change. Cela signifie qu’ils adhèrent plus facilement aux cellules et génèrent un stress oxydatif plus important.
Comme le souligne un document scientifique de la Commission européenne datant de 2023, les pressions combinées de l’acidification des océans et des plastiques créent des « effets potentiellement synergiques » qui augmentent la toxicité et les dommages écologiques.
L’effet cocktail
La pollution plastique n’est pas la seule menace qui pèse sur les mollusques marins.
« La prolifération d’algues nuisibles, combinée au manque de naissain, au mauvais temps, aux prédateurs, aux maladies et aux parasites, a également contribué au récent déclin de la production de moules, tant en termes de quantité que de qualité », selon une étude réalisée en 2021 par le Centre commun de recherche de la Commission européenne.
La Suède offre un exemple historique : une industrie mytilicole autrefois prometteuse s’est effondrée dans les années 1980 à la suite d’une prolifération d’algues toxiques provoquant une intoxication diarrhéique par les crustacés, ce qui a anéanti la confiance des investisseurs.
Les moules sont exposées à un « effet cocktail » de multiples facteurs de stress, explique l’Association européenne des producteurs de moules (EMPA), qui souligne aussi le problème de l’augmentation des températures de l’eau.
Par conséquent, les conchyliculteurs développent de plus en plus de sites offshore « pour réduire l’exposition à la pollution terrestre », a expliqué l’EMPA à Euractiv. Cela permet également de minimiser l’effet des problèmes climatiques, comme l’acidification des océans.
Une menace plus grande
Représentant plus d’un tiers de l’aquaculture européenne, le secteur des moules est confronté à des défis qui se répercutent sur l’ensemble de l’industrie.
En première ligne, la Galice, en Espagne, principal producteur européen de coquillages et deuxième producteur mondial de moules après la Chine. Au début de l’année, The Guardian a fait état d’un effondrement « catastrophique » du nombre de moules, les stocks de la région espagnole ayant chuté de 90 % en quelques années seulement.
Pris en étau entre la politique agricole commune (PAC) et la politique commune de la pêche (PCP), le secteur des mollusques et crustacés a demandé en novembre dernier à Bruxelles de mettre en œuvre une politique spécifique en matière d’aquaculture afin de l’aider à faire face aux effets croissants du changement climatique.
Le commissaire à la Pêche, Kóstas Kadís, s’est depuis engagé à faire de l’aquaculture une priorité législative.
Toutefois, la proposition de budget de l’UE 2028-2034 de la Commission envisage de fusionner le Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (EMFF) en un seul méga-fonds, aux côtés des fonds de cohésion et de développement rural, qui seront gérés par les gouvernements nationaux. Cela fait craindre qu’un soutien fort de l’UE en faveur de l’aquaculture ne soit encore loin.
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(sn, asg)