Dans l'Atacama, le stress hydrique met l'industrie du lithium sous surveillance
Dans le désert de l'Atacama au Chili, les études divergent encore sur les conséquences environnementales et hydriques de l’utilisation de la ressource en eau dans la région. Le gouvernement a décidé de reprendre le sujet en main, tandis que les industriels affichent des objectifs de durabilité très ambitieux.
Dans le désert de l’Atacama au Chili, les études divergent encore sur les conséquences environnementales et hydriques de l’utilisation de la ressource en eau dans la région. Le gouvernement a décidé de reprendre le sujet en main, tandis que les industriels affichent des objectifs de durabilité très ambitieux.
Au Chili, on ne rigole pas avec l’eau. Depuis des décennies, un bras de fer est engagé sur le partage de la richesse hydrique entre les compagnies minières, le gouvernement, les activistes environnementaux et certaines communautés vivant près du salar de l’Atacama.
D’abord, parce que le code de l’eau entré en vigueur en 1981, sous la dictature du général Pinochet, consacre la privatisation de la ressource en eau. Il est toujours en application, malgré la tentative de réforme initiée en 2014 et toujours à l’étude.
Aussi et surtout, parce que la région est l’une des plus arides du monde. Les précipitations ne dépassent que très rarement les 2 millimètres par an. Or, le stress hydrique et les sécheresses doivent, désormais, coexister avec une industrie indispensable à la transition énergétique mondiale : l’extraction de lithium.
Le salar chilien concentre en effet les plus grandes réserves exploitables au monde de lithium, élément clé dans la fabrication des batteries des voitures électriques. Le métal figure sur la liste des matières premières critiques de l’UE, considérées comme essentielles pour les transitions verte et numérique.
Les conflits d’usages se sont donc multipliés. Dans une enquête de 2021 du média Reporterre, Christian Espindola, un agriculteur vivant près du salar, demandait « que les mines partent ». En février, EURACTIV relatait les propos de Juana Ansa Conzalez, habitante de la région, selon qui l’exploitation du lithium apportait son lot de bienfaits, mais ne devait pas s’étendre davantage.
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Ce ne sont pas les seuls à s’en plaindre, mais à mesure que le secteur du lithium se développe, de plus en plus d’habitants de l’Atacama choisissent la pacification des relations avec les industriels.
Le gouvernement prend également sa part. Le président du Chili, Gabriel Boric, a annoncé en avril dernier le lancement d’une stratégie nationale du lithium pour revoir le cadre d’exploitation des ressources dans le désert, à l’aube de considérations environnementales et démocratiques plus fermes, notamment sur l’utilisation de la ressource en eau. Cette stratégie s’accompagnera d’une modernisation du cadre institutionnel, dans la lignée des pourparlers sur la réforme du code de l’eau.
Cycle de l’eau difficile
Selon les données de SQM, plus grand producteur de lithium du Chili, la production d’une tonne de carbonate de lithium – poudre issue de la concentration de lithium – consommerait environ 600 000 litres d’eau. Une goutte d’eau dans l’univers industriel du Chili qui ne représenterait que 4 % de la consommation d’eau totale du pays.
Une partie seulement de cette eau est consommée dans le désert. Sous forme d’eau douce d’abord, pompée depuis les sous-sols du désert, entre les vallées de la cordillère des Andes où sont installés les villages andins et les lagunes. De l’eau contenue dans la saumure ensuite, pompée depuis le sous-sol du salar et entreposée dans des bassins de surface pour en extraire le lithium.
Dans un environnement désertique comme le salar d’Atacama, chaque prélèvement d’eau pourrait accentuer les risques de perturbation d’un cycle hydrologique mal connu.
Mais cette perturbation est-elle si importante ? Non, répond une étude de l’université du Massachusetts Amherst et de l’université d’Alaska Anchorage publiée en juillet 2022 et financée par BMW Group et BASF.

Reserva Nacional Los Flamencos, Salar de Atacama, Chili, 1er mars 2023.
Quel impact réel ?
Dans leur étude, les chercheurs montrent en effet que l’extraction de lithium représenterait moins de 10 % de l’utilisation d’eau douce dans la région et ne serait pas corrélée à des changements dans les caractéristiques des eaux de surface et dans le stockage d’eau.
En revanche, l’étude relève aussi que la connaissance trop imparfaite des cycles hydrologiques de la région oblige à la prudence. Les chercheurs estiment qu’il faudrait ainsi pomper moins d’eau que ce qu’autorisent les autorités chiliennes — 240 litres par seconde, rapporte SQM — se basant sur des données hydrologiques et climatiques dépassées.
En 2018 encore, l’État était « très réticent » à l’idée d’établir des interdictions d’extraction d’eau dans la région de l’Atacama, rapportait à Reuters Oscar Cristi, directeur général de l’eau au ministère des Travaux publics du Chili.
Selon une autre étude de l’Argonne National Laboratory de l’université de Chicago publiée en novembre 2021 et financée par la Sociedad Química y Minera de Chile (SQM), la production de carbonate de lithium à partir de saumure consomme 15,5 à 32,8 mètres cubes (m3) d’eau par tonne produite sur l’ensemble de son cycle de vie, dont 2,95 à 7,30 m3 d’eau par tonne de lithium pour les opérations dans le salar.
Les chercheurs précisent que la consommation d’eau est, sur l’ensemble du cycle de vie, deux à cinq fois moins importante que pour le carbonate de lithium issu de l’extraction de lithium à partir de spodumène — minerai contenant du lithium — en Australie, premier producteur de lithium au monde.

Piscine d’extraction de saumure de lithium de la Sociedad química y minera de chile (SQM), Salar de Atacama, Chili, 1er mars 2023.
Amélioration en vue ?
Dans le salar, la situation pourrait même s’améliorer. Les entreprises d’extraction affichent d’ambitieux objectifs de durabilité.
Dans son rapport de durabilité de 2021, SQM déclare qu’elle souhaite réduire l’extraction de saumure de 50 % d’ici à 2028. Elle compte également réduire sa consommation d’eau douce pour l’ensemble de ses opérations dans l’Atacama, donc aussi pour d’autres productions que le carbonate de lithium, de 40 % en 2030 par rapport à 2021, puis de 65 % d’ici à 2040.
Ces efforts pour concilier durabilité et croissance impliquent « d’importants défis technologiques » entrainant des « risques importants », reconnait l’entreprise.
En face, la demande de lithium ne va faire que croitre, à la lumière des besoins exprimés, notamment en Europe, pour assurer la transition énergétique.
Il convient donc de rester prudent. D’autant qu’un certain nombre d’ONG, comme le Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC), dénoncent le fait que les entreprises du lithium minimisent l’utilisation de l’eau nécessaire pour extraire le lithium de la saumure.
Une étude publiée en 2020 par des chercheurs de l’Université d’Antofagasta au Chili, avance que la quantité et la vitesse d’écoulement des eaux souterraines sous le salar pour combler l’espace laissé par l’évaporation de la saumure suscitent des inquiétudes. Les chercheurs se sont basés sur un examen des rapports techniques et environnementaux, y compris les processus d’inspection, menés dans le salar d’Atacama.
« Cela pourrait réduire la disponibilité de l’eau douce pour la flore et la faune ainsi que pour les êtres humains », estime le NRDC.
D’autres impacts encore méconnus sont à l’étude, comme l’exposition du salar à des produits chimiques en raison des infrastructures nécessaires aux activités de concentration du lithium, ce que dénonce l’ONG environnementale chilienne FIMA.
En bref, les conclusions sur les conséquences de l’exploitation d’eau dans le salar divergent encore. Elles tendent à se préciser à mesure que la connaissance du régime hydrologique et climatique de la région s’améliore.
La stratégie nationale du lithium devrait être un cadre propice au débat entre les communautés locales, les populations indigènes, les gouvernements régionaux, les universités, les entreprises privées et les groupes de la société civile.
Il s’agira également de sanctuariser une partie des terres du salar d’Atacama, tout en explorant d’autres espaces qui pourraient renfermer des ressources en lithium. Cette industrie représente tant pour l’économie et le rayonnement international du Chili que le président a annoncé la nationalisation future de l’industrie pour mieux contrôler la denrée.
Le président assure que les contrats en cours d’exécution resteront inchangés.