Dans l'alimentaire, le plastique recyclé n’emballe pas tout le monde

L’industrie alimentaire pourra-t-elle bientôt utiliser du plastique recyclé dans les emballages sans pour autant mettre en péril la santé des consommateurs ? C’est la question, à la fois technique et politique, à laquelle Bruxelles va devoir apporter une réponse dans les semaines à venir.

Euractiv France
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Dans le cadre du nouveau plan d’action pour l’économie circulaire, la Commission envisage d’introduire une obligation d’incorporation de 30% de matières recyclées dans la fabrication des emballages plastiques alimentaires d’ici à 2030.  [Pavel Ilyukhin / Shutterstock]

L’industrie alimentaire pourra-t-elle bientôt utiliser du plastique recyclé dans les emballages sans pour autant mettre en péril la santé des consommateurs ? C’est la question, à la fois technique et politique, à laquelle Bruxelles va devoir apporter une réponse dans les semaines à venir.

Une consultation publique sur un projet de modification du règlement européen relatif aux matériaux et aux objets en matière plastique recyclée destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires, s’est achevée le 10 janvier 2022.

Habituellement réservée aux seuls experts ou lobbyistes, cette consultation revêt néanmoins une dimension politique inhabituelle et apporte un éclairage supplémentaire à la Commission qui prépare actuellement une révision de ce règlement.

Dans le cadre du nouveau plan d’action pour l’économie circulaire, la Commission envisage d’introduire une obligation d’incorporation de 30 % de matières recyclées dans la fabrication des emballages plastiques alimentaires d’ici à 2030. 

« Le nouveau règlement aura pour but d’harmoniser les exigences en matière de type de déchets qui peuvent être utilisés pour un tel recyclage », a précisé à EURACTIV un fonctionnaire de la Commission, comme un contrôle de la qualité lors de la collecte des déchets, l’utilisation de technologies de recyclage adaptées, ou encore l’enregistrement de toutes les installations de recyclage.

La matière plastique principalement utilisée pour fabriquer des emballages est le PET (polyethylene terephthalate). Il est dit “recyclé” lorsqu’une partie de sa fabrication se fait avec des plastiques usagés. 

Deux procédés permettent de fabriquer le plastique recyclé : soit de manière mécanique, en broyant, lavant, décontaminant le plastique, puis en le mettant sous pression pour en extraire des substances néfastes ; soit de manière chimique, en dépolymérisant, purifiant et repolymérisant le plastique.

Depuis quelques années, des consignes de tri permettent de collecter des plastiques, constituant ainsi des réserves de matières premières précieuses pour les fabricants de PET recyclés. « En 2022, en Europe, 10 pays proposent la consigne plastique, a indiqué à EURACTIV Christian Crépet, le directeur exécutif de Petcore-Europe, une association professionnelle qui promeut la collecte, le tri et le recyclage des bouteilles en plastique. Et d’ici 2025, 11 autres pays vont s’engager dans cette voie. » 

Les défenseurs du PET recyclés arguent que ce matériau est non seulement aussi performant que le PET vierge, mais qu’il est aussi plus écologique. Il s’inscrit en effet dans une démarche d’économie circulaire et il nécessiterait moins de CO2 qu’un PET vierge pour être produit. 

En attente de feu vert

Avec la révision du règlement sur le recyclage des matériaux en contact avec les aliments, le PET recyclé pourrait servir d’emballage alimentaire. Le préalable étant qu’il soit sans danger.

Selon Safe Food Advocacy Europe (SAFE), une association de protection des consommateurs spécialisée dans les questions alimentaires, un règlement-cadre exige, aujourd’hui, que les emballages alimentaires soient fabriqués de manière à ce qu’ « ils ne transfèrent pas leurs constituants dans les denrées alimentaires dans des quantités susceptibles de nuire à la santé humaine ».

L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui publie régulièrement des avis scientifiques dont se sert la Commission européenne, a évalué les PET recyclés. Elle a pris en compte la sécurité des demandes d’utilisation de plastiques recyclés, la qualité des matières premières, l’efficacité du processus de décontamination des plastiques et l’utilisation prévue du plastique recyclé. 

« L’Autorité européenne de sécurité des aliments a publié des avis scientifiques favorables sur près de 200 procédés de recyclage du PET » indique un fonctionnaire de la Commission.

« Bon nombre des procédés pour lesquels l’EFSA a reçu des demandes sont très similaires, et utilisent la même technologie, poursuit un responsable de l’EFSA à EURACTIV. Pour éviter, à l’avenir, que l’EFSA évalue de nombreux procédés similaires, il est envisagé que le nouveau règlement fasse la distinction entre les technologies de recyclage appropriées, qui doivent d’abord être établies, les procédés de recyclage qui utilisent ces technologies et qui doivent être autorisés, et  les installations de recyclage (…) qui doivent être enregistrées et contrôlées par les autorités compétentes des États membres ».

L’avis scientifique de l’EFSA sur le PET recyclé servira à la Commission pour réviser le règlement sur les emballages alimentaires. 

Cette révision est d’importance stratégique pour les acteurs de la filière plastique. Selon Christian Crépet, il y aurait 35 sites de recyclage en Europe qui attendraient le feu vert de pour que leurs PET recyclés soient autorisés à servir d’emballage alimentaire, soit 600 000 tonnes de matériaux recyclés. 

Mise en garde

Mais des voix s’élèvent pour alerter sur les dangers du PET recyclés au contact des aliments, plus particulièrement sur la migration éventuelle de produits chimiques issus des plastiques vers les aliments. 

Dans sa contribution à la révision du règlement sur les matériaux en contact avec les aliments datée du 21 janvier 2021, l’association SAFE indique ainsi qu’« un grand pourcentage des plastiques recyclés n’est pas conforme à la réglementation sur les emballages alimentaires. Une étude a été menée au Brésil et en Espagne, par les universités de Campinas, de São Paulo et de Saragosse, sur les emballages en PET (…). Les tests ont détecté la migration de composés résiduels non volatils et inorganiques (c’est-à-dire silicium, calcium, sodium, fer, magnésium, aluminium, zinc), qui sont des contaminants non autorisés par les réglementations brésilienne et européenne ».

Dans un autre document daté du 11 janvier 2021, SAFE pointe plusieurs lacunes dans le projet de loi de la Commission européenne sur les PET recyclés, à commencer par le fait d’accorder peu d’attention aux produits finaux et trop aux substances de départ et au processus de recyclage.

« L’article 8 sur le « post-traitement et l’utilisation des matériaux et objets en plastique recyclé » n’aborde pas correctement la complexité des substances ajoutées non intentionnellement, y compris les contaminants externes, ainsi que les sous-produits de réaction et de dégradation survenant au cours de la fabrication, de l’utilisation, de gestion des déchets et de recyclage, qui sont présents dans les matériaux et articles finaux » souligne SAFE.

Au cours du processus de fabrication du plastique recyclé, les produits chimiques “de départ” sont transformés en de nouveaux produits chimiques pour lesquels il n’y aurait pas suffisamment d’évaluation.

Des seuils problématiques

Autre élément mis en avant par SAFE : la question des niveaux de produits chimiques tolérés lors d’une migration de l’emballage vers l’aliment. Actuellement, des seuils de sécurité ont été établis. Or, « les scientifiques considèrent qu’il est nécessaire de revoir la manière dont la sécurité des produits chimiques migrateurs est évaluée, en se basant sur les connaissances scientifiques actuelles » explique SAFE dans sa contribution à la révision du règlement sur les matériaux en contact avec les aliments.

Jane Muncke, cheffe du service scientifique au Food Packaging Forum, une fondation a but non lucratif basée en Suisse, abonde dans le même sens. « Nous savons que certains produits chimiques, tels que les perturbateurs endocriniens, ont des seuils d’effet très bas qui ne peuvent pas être mesurés dans la pratique. Nous devons donc changer complètement la façon dont nous évaluons la sécurité de ces types de produits chimiques » explique-t-elle dans une interview accordée à EURACTIV.

« Nous devons supposer qu’il n’y a pas de niveau de sûreté pour les produits cancérigènes et les perturbateurs endocriniens. Autrement dit, qu’il n’y a pas de seuils » avance-t-elle.

Ces mises en garde ont été portées à la connaissance de la Commission européenne. Si la sécurité est la principale préoccupation de l’exécutif, Bruxelles devra arbitrer entre le principe de précaution et les objectifs de recyclage de l’UE qu’elle souhaite tirer vers le haut.

La révision du règlement relatif aux matériaux et aux objets en matière plastique recyclée destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires se fera, en effet, en cohérence avec la directive sur les produits plastiques à usage unique, la prochaine initiative sur les produits durables et la prochaine révision de la directive sur les emballages et les déchets d’emballages. 

Actuellement, les Européens produisent 25 millions de tonnes de déchets plastiques par an, dont 30 % seulement sont collectées en vue d’un recyclage. L’une des stratégies de l’Europe est de collecter, recycler et réutiliser davantage de ces plastiques. Mais doivent-ils forcément être réutilisés pour emballer les aliments? Le sujet est en discussion. L’adoption du texte révisé est prévue pour juillet.