Crise migratoire en Méditerranée : les experts contredisent le gouvernement italien
Les bateaux affrétés par des ONG en Méditerranée ne peuvent en aucun cas être repoussés dans les eaux internationales, ont déclaré des experts en migration à EURACTIV, démentant l’affirmation employée par le gouvernement italien.
Les bateaux affrétés par des ONG en Méditerranée ne peuvent en aucun cas être refoulés dans les eaux internationales, ont déclaré des experts en migration à EURACTIV, démentant la ligne du gouvernement italien.
Le nouveau gouvernement italien de Giorgia Meloni empêche les migrants de débarquer des navires des ONG — reproduisant les tactiques utilisées par Matteo Salvini, alors ministre de l’Intérieur, en 2018 — tout en autorisant le débarquement choisi des personnes considérées comme « vulnérables » par les autorités italiennes.
Bien que les femmes, les enfants et les personnes présentant des problèmes médicaux aient été autorisés à débarquer, la présence d’autres personnes à bord a provoqué des tensions. Les navires demandent le débarquement immédiat de ces personnes, car certaines ont entamé une grève de la faim et d’autres ont sauté des bateaux dans l’eau en désespoir de cause.
La semaine dernière, quatre bateaux transportant près de 1 000 migrants sont arrivés le long des côtes italiennes. Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, a déclaré : « Ils doivent retourner en dehors des eaux territoriales et l’État du pavillon doit les prendre en charge. »
Ces navires de sauvetage appartiennent à des ONG privées et le drapeau national affiché sur le navire représente le pays dans lequel ils sont officiellement enregistrés, bien qu’ils opèrent en mer Méditerranée, et ne représentent pas leur pays de provenance.
De fait, l’argument de M. Piantedosi est contesté par les agences des Nations unies ainsi que par des experts en migration et droits humains.
Une fois que les navires entrent dans les eaux italiennes, tout retour dans les eaux internationales « équivaudrait à une expulsion collective », a déclaré Judith Sunderland de Human Rights Watch à EURACTIV.
M. Piantedosi a déclaré lors d’une conférence de presse vendredi (4 novembre) que le pays dont le drapeau orne le navire secourant les migrants est responsable de leur relocalisation dans ce pays — mais tous ne partagent pas cet avis.
« Malgré les affirmations du gouvernement italien selon lesquelles les États du pavillon des navires des ONG devraient être responsables des migrants naufragés, tant qu’ils se trouvent en mer italienne, ils sont soumis à la juridiction italienne », a déclaré à EURACTIV Francesco Negozio, doctorant et expert de l’ONU.
« En vertu du droit maritime, un sauvetage prend fin lorsque toutes les personnes secourues sont débarquées dans un lieu sûr », a indiqué Mme Judith Sunderland. Elle a précisé qu’un débarquement partiel ne serait pas qualifié de mission terminée.
Cette dernière remet également en cause les évaluations de vulnérabilité et la durée de présence des migrants sur le bateau : « Un navire n’est pas un lieu sûr, sauf pour une très courte période, et ce n’est pas le lieu où de véritables évaluations de la vulnérabilité des personnes ou de leurs demandes d’asile peuvent être envisagées » a-t-elle poursuivi.
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Une relocalisation inespérée
Alors que le gouvernement italien reste sur ses positions, l’attention internationale s’accroît et des appels sont lancés pour que les migrants soient relocalisés dans d’autres États de l’UE.
Le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a déclaré vendredi (4 novembre) à BFMTV que « si ce bateau [Ocean Viking] est accueilli, nous accueillerons une partie des migrants, des femmes et des enfants, pour que l’Italie n’ait pas le seul fardeau de cette arrivée de migrants ».
La semaine dernière, l’ambassadeur de Norvège à Rome, Johan Vibe, a déclaré à Reuters qu’il n’y avait « aucune responsabilité en vertu des conventions relatives aux droits de l’homme ou du droit de la mer pour les personnes embarquées à bord de navires privés ou d’ONG battant pavillon norvégien en Méditerranée ».
L’Ocean Viking et le Geo Barents figurent parmi les bateaux de sauvetage impliqués dans l’affaire et sont tous deux enregistrés en Norvège.
Le Premier ministre hongrois Viktor Orban a félicité la nouvelle Première ministre italienne Giorgia Meloni dimanche (6 novembre) sur Twitter pour avoir protégé les « frontières de l’Europe ».
Le dirigeant hongrois n’a toutefois pas répondu à la demande de relocalisation de Mme Meloni.
Au moment où M. Salvini a décidé d’empêcher les bateaux de débarquer il y a quatre ans, « un petit nombre d’États membres de l’UE ont négocié bateau par bateau la relocalisation des migrants secourus », a expliqué à EURACTIV Lucas Rasche, expert en migration au Centre Jacques Delors.
« Toutefois, cela s’est avéré très inefficace, puisque seulement 4 % du nombre total d’arrivées ont, en fait, été transférés de l’Italie vers d’autres pays de l’UE », a-t-il ajouté.
En effet, selon les recherches de l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI), moins de 2 % des migrants arrivés entre octobre 2019 et mai 2021 ont été relocalisés dans d’autres pays de l’UE, alors que les arrivées continuaient d’augmenter.
L’UE et la communauté internationale
La relocalisation est l’un des points les plus délicats du Pacte sur la migration et l’asile, l’un des plus importants textes législatifs de l’UE sur la migration, actuellement en cours de négociation. Ce texte devrait, selon les institutions européennes, être approuvé avant les élections européennes de 2024.
La Commission européenne a salué « le débarquement de personnes vulnérables », mais a déclaré qu’elle n’était pas « responsable de l’opération » et a souligné que « les États membres ont le devoir de sauver des vies et de s’assurer qu’ils assument leurs obligations légales ».
Les agences des Nations unies, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), ont toutefois adopté une position beaucoup plus ferme, appelant à un débarquement immédiat mardi (8 novembre).
Pas une première
En 2018, M. Salvini avait déjà bloqué le débarquement de migrants de divers navires de secours. Il a ensuite été jugé en avril 2021, accusé d’enlèvement et de négligence pour avoir refusé le débarquement de demandeurs d’asile secourus par l’ONG espagnole Open Arms à Lampedusa en 2019.
« M. Salvini a régulièrement refusé aux navires des ONG ayant à leur bord des migrants secourus en mer d’entrer dans les ports italiens et s’est servi de ces crises créées de manière artificielle pour attiser les sentiments anti-immigration au sein de l’électorat italien », a déclaré M. Rasche.
Le procès est toujours en cours alors que M. Salvini est actuellement vice-Premier ministre et ministre des Infrastructures.