Comment les libraires ont bataillé contre la loi européenne anti-déforestation

Des milliers de librairies européennes se sont mobilisées ces dernières semaines pour convaincre Bruxelles d’exclure les livres et magazines du règlement européen sur la déforestation (EUDR). Une campagne de lobbying efficace car grâce à un accord conclu le 4 décembre, les produits imprimés sortiront complètement du champ de la loi, contrairement au papier et aux autres dérivés du bois.

EURACTIV.com
George Whitman, Shakespeare And Company
La librairie Shakespeare And Company, Paris, France. [Getty Images/Leonardo Cendamo]

Outre un report d’un an et des ajustements pour les opérateurs en aval, le Conseil de l’UE a finalement accepté la demande du Parlement d’exclure totalement les livres, les magazines et autres produits imprimés du règlement anti-déforestation, tandis que d’autres produits dérivés du bois, comme le papier, devront toujours s’y conformer.

« Le secteur du livre a fait pression et a demandé cela car, dans la fabrication d’un livre, on n’utilise généralement pas un seul type de papier », a confié Christine Schneider à Euractiv lors d’un appel téléphonique quelques heures avant le trilogue. « Nos bibliothèques universitaires auraient pu rencontrer des difficultés à l’avenir. »

Les petites librairies font pression

Ce qui a fait la particularité de cet amendement, c’est son auteur. Ce ne sont pas les géants de l’industrie, mais des librairies emblématiques telles que Shakespeare and Co. à Paris qui ont envoyé un courriel directement aux députés européens.

« Les implications de la règlementation sur les livres et la presse, ainsi que sur tous les acteurs qui composent la chaîne de production, n’ont jamais fait l’objet d’une analyse d’impact […] alors même que nos secteurs revêtent une importance culturelle et démocratique majeure », ont écrit les directeurs de la librairie parisienne dans un courriel consulté par Euractiv.

Leur message était identique à d’autres messages envoyés aux députés européens par de petites librairies locales à travers l’Europe ces dernières semaines.

Tous s’alignaient largement sur le message des grandes associations professionnelles, notamment la Fédération européenne et internationale des libraires, l’Association européenne des éditeurs de journaux et News Media Europe.

« Des millions de livres risquent d’être détruits simplement parce que leur importation serait bloquée », ont-ils indiqué dans un communiqué.

Cette initiative n’est pas venue de la négociatrice en cheffe, Christine Schneider (Parti populaire européen, PPE), spécialisée dans les questions environnementales, mais d’une intervention tardive des députés européens de la commission de la Culture (CULT) du Parlement. Bien que l’accord final ait été soutenu par tous les groupes, la plus fervente défenseuse de l’amendement était Sabine Verheyen, membre du PPE au sein de la commission CULT.

Une menace pour le « discours démocratique »

Dans un courriel adressé à ses collègues et consulté par Euractiv, elle a repris les avertissements des libraires et des groupes de médias, évoquant à nouveau la perspective d’une destruction des livres si les règles entraient en vigueur.

Elle a également mis en garde contre « les dommages à long terme pour le pluralisme des médias, la diversité culturelle et le discours démocratique » et a fait valoir que l’EUDR pourrait compromettre la liberté académique et la position de l’Europe en tant que « centre d’excellence scientifique ».

Mais cette décision a suscité des réactions ailleurs.

Les producteurs de papier et les ONG affirment que cette exemption affaiblit la réglementation et pourrait avoir des conséquences imprévues. Jori Ringman, directeur général de l’association de l’industrie papetière CEPI, a averti que ce changement pourrait accroître la dépendance de l’Europe vis-à-vis des importations de livres, de médias et de contenus culturels, « par exemple en provenance de Chine ».

Le Fonds mondial pour la nature (WWF), quant à lui, note que l’UE avait déjà envisagé d’étendre l’ancien règlement sur le bois (EUTR) aux livres, une révision qui n’a jamais eu lieu et qui a finalement conduit à leur inclusion dans l’EUDR.

L’ONG met désormais en garde contre le fait que cette exclusion pourrait ouvrir la voie à d’autres exclusions spécifiques à certaines industries lors de futures révisions.

« Il y a d’autres domaines, comme les industries du cuir et du savon, que nous devons examiner très attentivement : cette proposition pose-t-elle encore des problèmes ? », a déclaré Christine Schneider jeudi.

Même à Bruxelles, tous les chapitres ne se terminent pas de manière satisfaisante, mais pour les libraires européens, celui-ci se termine sur une note de soulagement.