Comment le lobby des entreprises a regagné de l’influence au Berlaymont

La grande offensive de « simplification » lancée par Bruxelles est une véritable aubaine pour les lobbies des entreprises. Portés par une Commission déterminée à alléger les contraintes règlementaires, ils engrangent des victoires politiques inédites — au grand dam de certains groupes de la société civile.

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[Image générée par l'IA (FLUX par Black Forest Labs)]

Bruxelles a longtemps été un lieu où les lobbies obtenaient rarement exactement ce qu’ils voulaient. Toutefois, cette époque semble désormais révolue.

Portés par l’offensive de simplification lancée par l’exécutif européen, les représentants des multinationales engrangent désormais des succès politiques inédits : assouplissement des règles sur les données personnelles, approche plus permissive sur l’IA, ou encore révision des normes sur les pesticides.

« Nous avons tellement de nouvelles affaires que nous avons du mal à suivre », confie un responsable d’un grand cabinet américain de lobbying installé à Bruxelles, évoquant une croissance à deux chiffres de son activité cette année.

Après cinq années marquées par une frénésie règlementaire, la Commission a brutalement changé de cap. Sous la pression des dirigeants européens, inquiets d’un ralentissement économique durable, elle réécrit à un rythme effréné ses propres règles pour donner davantage d’air aux entreprises.

Les groupes d’intérêt de la société civile estiment quant à eux que les droits des citoyens et les protections environnementales sont abandonnés trop précipitamment.

Une récente recommandation de la Médiatrice européenne — chargée d’examiner les plaintes à l’encontre des institutions, organes et agences de l’UE — a donné à ces groupes l’espoir de renverser la tendance. Cependant, il pourrait déjà être trop tard : face à la stagnation persistante de l’Allemagne, véritable moteur économique de l’UE, et aux tensions sociales nourrissant l’extrême droite dans sa deuxième économie, la France, Bruxelles ne regarde pas en arrière.

« Nous devons au moins maintenir le même rythme », confiait Valdis Dombrovskis, commissaire européen chargé de la simplification, à Euractiv la semaine dernière.

Un basculement idéologique

Cette approche rompt avec l’image que l’UE a façonnée pendant près de vingt ans.

Longtemps, Bruxelles s’était targuée de savoir tenir à distance les intérêts privés tout en imposant ses standards règlementaires au reste du monde — le fameux « effet Bruxelles ».

Plusieurs observateurs sont aujourd’hui convaincus que, pour relancer une économie européenne à bout de souffle, il faut démanteler une partie des règles autrefois brandies comme un levier de soft power.

Les secteurs agricoles, alimentaires, chimiques et technologiques sont engagés dans une révision profonde de leurs cadres règlementaires. Et avec une majorité conservatrice et d’extrême droite au Parlement européen poussant à alléger les contraintes administratives, ce processus ne fait que commencer.

Au milieu de tout ça, le secteur du lobbying, lui, prospère. James Stevens, associé chez Rud Pedersen, observe une augmentation de 15 % de son chiffre d’affaires. « La simplification est tout sauf simple. Elle crée une incertitude dans laquelle nous accompagnons nos clients au quotidien », explique-t-il.

Carmen Bell, directrice du bureau bruxellois d’APCO, confirme : de nouvelles marges de manœuvre procédurales, « inimaginables encore récemment », compliquent la stratégie des entreprises, obligées d’opérer dans le flou.

En parallèle, les groupes d’intérêt à but non lucratif axés sur des domaines tels que l’environnement et la santé, qui ont longtemps exercé une influence considérable sur l’élaboration des politiques de l’UE, sont menacés de coupes budgétaires, leurs subventions européennes étant actuellement passées à la loupe au Parlement européen.

Ces groupes dénoncent aussi leur marginalisation dans le programme de simplification. L’ONG Corporate Europe Observatory, par exemple, recense plus de 600 réunions entre des industriels et des représentants de la Commission sur ce seul chantier — un niveau d’accès « impensable » il y a cinq ans.

« Les fonctionnaires de la Commission évitaient auparavant d’être vus avec nous lors d’apéritifs après le travail. Aujourd’hui, ils ne le cachent presque plus », note un lobbyiste du secteur de la tech.

Interrogée par Euractiv, la Commission a indiqué que son personnel devait « systématiquement » divulguer ses contacts avec les représentants de groupes d’intérêts dans le cadre de ses règles de transparence.

« Nous parlons avec tout le monde — les travailleurs, les entreprises et les citoyens — car c’est ainsi que l’on élabore de bonnes lois », insiste un porte-parole de l’exécutif européen.

Le Green Deal, première victime

Cette situation n’a pas surgi soudainement. La pression des industries montait depuis un an, et elle a explosé après les élections européennes de 2024, qui ont marqué un virage à droite, ainsi qu’avec les avertissements américains sur d’éventuelles représailles contre certaines règlementations européennes.

Et les signes d’un bouleversement imminent étaient omniprésents.

Début 2024, l’association de l’industrie chimique Cefic a rallié 73 PDG d’entreprises à la Déclaration d’Anvers, qui exhortait l’UE à donner la priorité à la compétitivité après les élections. Près de 1 300 groupes l’ont soutenue.

BusinessEurope a repéré 68 lois à réviser, appelant à un assouplissement des règles, à une simplification de la conformité et à des reports. Lors de la rédaction de son rapport sur l’économie de l’UE demandé par la Commission, l’Italien Mario Draghi a de son côté été submergé de plaintes de l’industrie.

Selon Connor Allen, lobbyiste de longue date à Bruxelles, la Commission est restée froide avec lui et ses collègues jusqu’aux Européennes de 2024. « Un jour nous étions persona non grata, le lendemain on nous déroulait le tapis rouge », relate-t-il, affirmant que les fonctionnaires de la Commission ont même commencé à leur « demander » leurs « listes de souhaits ».

Les plus grandes fédérations patronales de l’UE ont répondu à l’appel. En novembre 2024, la Fédération des industries allemandes (BDI), le Mouvement des entreprises de France (MEDEF) et la Confindustria italienne ont reproché à Bruxelles d’avoir creusé l’écart de compétitivité avec les États-Unis avec sa surcharge règlementaire, alors que les craintes grandissaient suite au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Willem van Dommelen, consultant en affaires publiques, affirme que le nouveau mandat de Donald Trump « a accéléré la volonté de rendre l’Europe plus compétitive ».

La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a répondu à ces pressions en proposant dans sa propre Déclaration d’Anvers, présentée devant 300 PDG, des plans visant à simplifier le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) — législation phare de son premier mandat.

Mais Paris et Berlin voulaient aller plus loin, jusqu’à supprimer les règles européennes sur la durabilité des entreprises. Des pressions renforcées ensuite par des acteurs américains et qataris.

Et lorsque la droite et l’extrême droite du Parlement remportent un vote en faveur d’importantes coupes dans les législations sur le reporting en matière de durabilité et le devoir de vigilance, Washington applaudit.

Une dérèglementation rapide et effrénée

Le secteur de la tech connaît un bouleversement similaire, avec des évolutions autrefois inimaginables. La Commission se prépare à tailler dans son règlement phare sur la protection des données (RGPD), véritable pilier de la protection des données et de la vie privée des citoyens européens.

La mise en œuvre de la nouvelle loi sur l’IA (AI Act) devrait aussi être retardée, tandis que les États-Unis accentuent la pression contre les règles européennes de lutte contre la désinformation.

L’industrie attend déjà avec impatience d’autres mesures. « Nous espérons vivement que la Commission passera bientôt à la vitesse supérieure », commente Alexandre Roure, du lobby technologique CCIA, qui représente des entreprises telles que Meta, Amazon, Google, Apple et Uber.

De manière plus discrète, les lobbyistes du secteur agroalimentaire se réjouissent eux aussi. L’omnibus sur les denrées alimentaires et les aliments pour animaux (Food and Feed Omnibus), qui devrait être présenté à la mi-décembre, pourrait inclure des modifications facilitant le renouvellement des pesticides chimiques, selon un projet de texte consulté par Euractiv. Cela refléterait les demandes de consultation de CropLife, qui représente des acteurs clés tels que BASF, Bayer et Syngenta.

« Le lobby des pesticides a été à l’avant-garde de la dérèglementation », indique Nina Holland, militante pour Corporate Europe Observatory, une ONG surveillant les lobbies. Elle ajoute que la suppression du processus de renouvellement des pesticides pourrait « gravement compromettre » la protection de la santé et de l’environnement.

Une nouvelle ère, pleine d’incertitudes

La Commission avance sur la simplification à coups de paquets omnibus avec une rapidité qui tranche avec les dernières années. Mais les industriels reconnaissent que cette dérèglementation tous azimuts n’est pas sans risque.

« Des abrogations mal rédigées sont source d’incertitude pour les entreprises qui voient la Commission von der Leyen II détruire ce que la Commission von der Leyen I a accompli », souligne un lobbyiste. « Les investisseurs en Europe ont besoin de sécurité juridique pour planifier l’avenir, et cette situation est beaucoup trop complexe à suivre. »

D’autres s’interrogent sur l’avenir même du secteur du lobbying si les règles disparaissent.

« De nombreuses organisations de lobbying ne peuvent plus justifier leur présence à Bruxelles si leur principale activité consiste uniquement à surveiller la règlementation », déclare Paul Varakas, ancien président de la Society of European Affairs Professionals, un groupe représentant les lobbyistes.

En d’autres termes, si la dérèglementation galvanise aujourd’hui le milieu du lobbying, tout balayer d’un revers de main au lieu de se contenter de supprimer uniquement les obstacles pourrait rendre leur travail moins pertinent.

Les milliers de lobbyistes qui grouillent à Bruxelles ne disparaitront pas du jour au lendemain, mais ils pourraient découvrir qu’une Europe avec moins de règles est aussi une Europe avec moins de certitudes. Pour l’heure, quoi qu’il en soit, ils savourent cette nouvelle ère.

(asg)