Comment la mafia italienne s’empare discrètement des fonds de relance européens
La mafia n’a plus besoin de recourir aux armes pour toucher sa part du plan de relance européen. Il lui suffit aujourd’hui de remplir les bons formulaires.
Avec plus de 200 milliards d’euros alloués, l’Italie est la principale bénéficiaire du plan de relance post-Covid de l’Union européenne. Pourtant, ce qui devait incarner un renouveau pour le pays risque, de se transformer en gouffre de gaspillage, de corruption et d’infiltration mafieuse en raison d’un manque de contrôle.
L’une des principales failles identifiées réside dans la législation italienne sur les marchés publics. Pour accélérer les procédures d’achat mineures, une disposition autorise l’attribution directe de contrats publics inférieurs à 140 000 euros, sans appel d’offres.
« Les attributions directes sont objectivement trop nombreuses — 98 % de tous les contrats », explique à Euractiv Italie Giuseppe Busia, directeur de l’Autorité nationale anticorruption italienne (Anac), qui a récemment présenté un rapport sur la question au parlement italien.
« Il existe une concentration suspecte entre 135 000 et 140 000 euros, soit plus du triple par rapport à 2021, où le seuil était de 75 000 euros », souligne-t-il. Il dénonce une pratique de fractionnement des contrats, permettant d’échapper aux appels d’offres et aux contrôles.
Le plan national de relance « a amplifié tous les facteurs de risque connus dans les dépenses publiques », estime pour sa part Alberto Vannucci, professeur à l’Université de Pise et directeur du programme de master en lutte contre la mafia et la corruption.
Les délais serrés et la surcharge administrative obligent souvent un seul fonctionnaire à gérer seul des sommes colossales, parfois plusieurs millions d’euros.
« Même les fonctionnaires intègres sont exposés, en particulier dans certains contextes où […] la pression prend la forme d’une offre que l’on ne peut refuser », note Alberto Vannucci.
Mais le problème dépasse les seules failles bureaucratiques. Le système de contrôle est « purement formaliste », selon lui, puisqu’il il se limite à vérifier si les documents sont en règle, sans évaluer la pertinence ou l’impact réel des projets pour les citoyens. Une porte ouverte au détournement de fonds publics vers des opérations qui semblent légitimes mais profitent en réalité aux criminels, à certains responsables politiques et fonctionnaires.
Ni armes ni violence, mais des comptes en ordre
Pour les deux experts, la mafia actuelle n’utilise plus les armes. « Ils ne tirent plus, ils corrompent », résume Alberto Vannucci. Giuseppe Busia, lui, parle de « caméléons » parfaitement intégrés dans l’économie légale, une pratique que même le gouvernement semble ignorer.
Le crime organisé a suivi l’argent, s’étendant bien au-delà de ses bastions du sud pour infiltrer les marchés publics nationaux. Depuis 1991, plus de 400 collectivités locales du pays ont été dissoutes en raison de leurs liens avec la mafia. Autrefois régionaux et violents, ces réseaux sont désormais nationaux, corporatifs et discrètement intégrés dans l’appareil étatique.
Le vice-Premier ministre Matteo Salvini a rejeté les préoccupations soulevées dans le rapport de l’ANAC. « Nous essayons de tout dépenser et de bien le dépenser. Je fais confiance aux entrepreneurs italiens », a-t-il déclaré, balayant toute idée de corruption systémique.
Mais l’opposition tire la sonnette d’alarme. Le député écologiste Angelo Bonelli dénonce une « opacité croissante » des marchés publics et critique les récentes réformes gouvernementales qui favorisent les attributions directes et la sous-traitance. De son côté, la sénatrice du Partito Democratico (PD) Enza Rando estime que « l’Italie recule », évoquant la chute du pays dans les classements internationaux de lutte contre la corruption.
Selon le Parquet européen (EPPO), l’Italie concentre 228 des 307 enquêtes ouvertes dans l’UE sur les détournements liés au plan de relance, soit plus des deux tiers.
Un porte-parole de la Commission européenne a rappelé à Euractiv que les règles de l’UE en matière de marchés publics ne s’appliquent qu’au-delà de certains seuils, ce qui signifie que la plupart des attributions directes échappent au contrôle de Bruxelles. L’exécutif européen a toutefois déclaré qu’il restait ouvert à toute information concernant des cas présumés d’abus.
« Notre meilleure arme, ce sont les données », affirme Giuseppe Busia, en référence à la base de données des contrats italiens, recensant 60 millions de contrats publics et qui s’enrichit de cinq millions d’entrées chaque année. Selon lui, sa force réside dans sa capacité à recouper les données judiciaires, fiscales et sociales afin de signaler les activités suspectes.
Mais Giuseppe Busia insiste : les données ne suffisent pas. Il appelle à une transparence accrue sur la propriété réelle des entreprises, à un encadrement plus strict du lobbying, et à des critères renforcés pour les fournisseurs publics.
« Il n’y a aucune obligation légale de déclarer les bénéficiaires effectifs », souligne-t-il ajoutant que connaître l’identité des entrepreneurs est essentiel pour prévenir l’infiltration de la mafia, mettre fin à la collusion, au trucage des appels d’offres et aux distorsions majeures de la concurrence.
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Un recul législatif
Selon les deux experts, les réformes du gouvernement de Giorgia Meloni affaiblissent encore les dispositifs anticorruption.
Alberto Vannucci critique la suppression du délit d’abus de pouvoir pour les fonctionnaires, ainsi que le démantèlement de la législation concernant le trafic d’influence. « Ces outils étaient essentiels pour les procureurs. Ils ont désormais disparu », déplore-t-il.
Giuseppe Busia ajoute que les récentes modifications apportées au code des marchés publics italien ont affaibli les protections contre les conflits d’intérêts, compromettant ainsi les garanties administratives qui assuraient l’intégrité des dépenses publiques.
Les deux experts pointent le danger d’une corruption silencieuse, systémique. « Je ne pense pas que nous verrons une série de scandales spectaculaires », explique Alberto Vannucci. « Le véritable risque est que les dégâts se produisent en silence, l’abri des regards. »
L’expert insiste : la corruption ne disparaît pas simplement parce qu’elle ne peut plus être poursuivie.
Pour lui, la question dépasse le cadre légal. « Il ne s’agit pas seulement d’appliquer la loi. Il s’agit de savoir si nous laissons le gaspillage, la collusion et l’appropriation privée devenir la nouvelle norme », conclut-il.
Sans un changement de cap radical, les 270 milliards d’euros de fonds européens pourraient bien ne pas servir à reconstruire l’Italie — mais à montrer au monde comment organiser un détournement d’argent public à ciel ouvert.
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[Édité par Anne-Sophie Gayet]