Cohen-Tanugi : « La stratégie de Lisbonne ne peut plus constituer à elle seule la réponse de l’Europe à la mondialisation »
Le rapport de la mission sur « La place de l’Europe dans la mondialisation » a été rendu à la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, mardi 15 avril. Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’avocat Laurent Cohen-Tanugi, qui a dirigé les travaux de la mission, détaille le contenu du texte et explique les principes qui, selon lui, doivent guider la réflexion pour l’après Lisbonne.
Le rapport de la mission sur « La place de l’Europe dans la mondialisation » a été rendu à la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, mardi 15 avril. Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’avocat Laurent Cohen-Tanugi, qui a dirigé les travaux de la mission, détaille le contenu du texte et explique les principes qui, selon lui, doivent guider la réflexion pour l’après Lisbonne.
(pour lire une définition de la stratégie de Lisbonne, cliquer ici)
Comment l’Europe peut-elle rester compétitive dans un monde globalisé? Telle est la question à laquelle a tenté de répondre la mission dirigée par Laurent Cohen-Tanugi. L’objectif de la mission confiée par le coordinateur de la stratégie de Lisbonne en France, Christine Lagarde, était double : préparer le nouveau cycle de la stratégie de Lisbonne 2008-2010, dans la perspective du Conseil européen de printemps, et mener une réflexion sur l’après Lisbonne.
« Notre conclusion est que, si ses objectifs sont plutôt pertinents et doivent être poursuivis, la stratégie de Lisbonne ne peut plus constituer à elle seule la réponse de l’Europe à la mondialisation », explique Laurent Cohen-Tanugi. « Non seulement l’Europe n’a pas rattrapé son retard par rapport aux États-Unis, mais elle risque d’être dépassée dans la prochaine décennie par les pays asiatiques. Il faut donc passer à la vitesse supérieure ».
En plus de la stratégie de Lisbonne, qui a pour objectif de donner à l’UE des outils pour adapter son marché intérieur à la mondialisation afin qu’il reste compétitif, Laurent Cohen-Tanugi estime qu’une stratégie pour la mondialisation doit comporter des politiques économiques extérieures. « On parle souvent à tort de la dimension externe de Lisbonne : il faut plutôt parler de la dimension externe d’une stratégie pour la mondialisation », estime l’auteur du rapport.
« EuroMonde 2015 »
Baptisée « EuroMonde 2015 », la stratégie proposée par la mission comporte donc deux volets. La première face du projet concerne l’UE et son marché intérieur. Le rapport propose en effet de recentrer la stratégie de Lisbonne sur la compétitivité et l’innovation et de la doter d’une gouvernance renforcée, avec notamment un collège des coordinateurs de la stratégie de Lisbonne homogène.
Le texte suggère en outre de renforcer la dimension sociale de la stratégie, notamment en encourageant la mobilité des travailleurs. Rendre la stratégie de Lisbonne plus contraignante constitue la dernière étape importante. Les États membres sont en effet aujourd’hui libres de mettre en œuvre ses objectifs en matière de croissance et d’emploi, mais n’ont pas de comptes à rendre.
« Tant qu’il n’y aura pas de contraintes, il ne sera pas vraiment possible de savoir ce qui est vraiment dû à la stratégie de Lisbonne », estime Laurent Cohen-Tanugi. Et l’auteur du rapport de proposer par exemple la mise en place d’un tableau d’honneur public des réformes mises en place par les États membres, à l’instar du classement de Shanghai des universités mondiales.
L’autre face de la stratégie proposée dans le rapport a pour objectif de « dynamiser » les politiques extérieures communes existantes, telles que la politique commerciale commune, la dimension internationale du marché intérieur et de l’union économique et monétaire, ou la politique agricole commune. Selon Laurent Cohen-Tanugi, la mise en place d’une diplomatie énergétique et environnementale et d’une politique européenne de co-développement incluant l’immigration est également essentielle si l’Europe veut rester compétitive dans un monde globalisé.
Protéger l’UE des prises de contrôle extracommunautaires
Dernier élément fondamental du projet, « permettre à l’UE de se doter, à l’instar des grandes puissances économiques, d’un instrument de surveillance des prises de contrôle extracommunautaires dans les secteurs sensibles ». L’Europe « ne peut pas être la seule puissance économique du monde à ne pas disposer d’un instrument juridique clair lui permettant de contrôler, de soumettre à condition, voire d’interdire des prises de contrôle à caractère stratégique », insiste Laurent Cohen-Tanugi. L’objectif d’une telle mesure : éviter que les pays émergents d’Asie ou la Russie, dont la puissance financière est considérable, n’achètent la plupart des grandes entreprises occidentales.
Un discours peu apprécié à Bruxelles, où la Commission prône la liberté de circulation des capitaux à l’intérieur de l’Union, mais également son extension entre l’Union et le reste du monde. L’inverse de la protection souvent évoquée par le président français. Mais il n’est pas possible de « transposer les règles et les principes internes à l’Union au reste du monde », estime Laurent Cohen-Tanugi. « Aujourd’hui, le défi est la place de l’Europe dans la mondialisation ».
Comment ce rapport a-t-il été accueilli par les autres pays européens? Plutôt bien, semble-t-il. Si certains des pays visités se sont au départ montrés méfiants vis-à-vis de la démarche française, la France ayant « une image plutôt protectionniste », « ces craintes ont rapidement disparu ». Un passage du rapport « recadre d’ailleurs l’application du principe de réciprocité », prend soin de préciser Laurent Cohen-Tanugi.
Prochaine étape, la Présidence française de l’UE (PFUE). Même si aucune date n’a pour le moment été prévue pour lancer la discussion sur la stratégie de Lisbonne post-2010, le Conseil européen de printemps a confié à la PFUE un mandat pour poursuivre le travail commencé par la mission. La Présidence française est l’occasion de « lancer la réflexion au sein de l’Union pour que celle-ci fasse partie du débat pour les élections européennes de juin 2009 et que la Commission dispose d’une feuille de route pour sa prochaine mandature ». Qualifiée de mauvaise élève de la stratégie de Lisbonne, la France, a là au moins « une longueur d’avance », conclut Laurent Cohen-Tanugi.
Pour lire l’entretien dans son intégralité, cliquer ici