Charles Michel « redynamise » l’avenir européen de la Turquie et contredit la Commission

Lors d’une rencontre « déroutante » avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le chef du Conseil de l’UE Charles Michel a promis de « redynamiser » l’avenir européen de la Turquie, alors que la Commission européenne avait rejeté la demande d’Ankara.

/ EURACTIV Allemagne / Euractiv.com
Turkish President Recep Tayyip Erdogan in Brussels
M. Erdoğan était en pleine réunion avec le chef de l’OTAN Jens Stoltenberg et le Premier ministre suédois Ulf Kristersson pour discuter de la candidature de la Suède à l’OTAN lorsqu’il est sorti pour rencontrer M. Michel.

Lors d’une rencontre « déroutante » avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le chef du Conseil de l’UE Charles Michel a promis de « redynamiser » l’avenir européen de la Turquie, alors que quelques heures auparavant, la Commission européenne à Bruxelles avait rejeté la demande d’Ankara de dégeler les négociations de son adhésion à l’UE.

M. Erdoğan était en pleine réunion avec le chef de l’OTAN Jens Stoltenberg et le Premier ministre suédois Ulf Kristersson pour discuter de la candidature de la Suède à l’OTAN lorsqu’il est sorti pour rencontrer M. Michel.

La décision de la Turquie de débloquer l’adhésion de la Suède est intervenue peu après, soulevant plusieurs questions sur ce qui a été dit ou promis et sur le rôle de Charles Michel.

Après avoir parlé à M. Erdoğan, M. Michel a tweeté qu’ils avaient eu une « bonne réunion » au cours de laquelle ils ont exploré les opportunités à venir pour ramener la coopération UE-Turquie « au premier plan et redynamiser nos relations ».

M. Michel a également déclaré que le Conseil de l’UE avait invité le Haut représentant et la Commission européenne à soumettre un rapport en vue de procéder « de manière stratégique et prospective ».

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen ont tous deux salué sur Twitter les « bonnes nouvelles » en provenance de Vilnius, sans commenter la proposition de « redynamisation » de M. Michel.

Quelques heures avant la rencontre entre MM. Michel et Erdoğan, la Commission avait toutefois rejeté la demande de la Turquie de rouvrir les négociations d’adhésion à l’UE — gelées depuis 2018 — afin qu’Ankara donne son feu vert à l’adhésion de la Suède à l’OTAN.

La Commission a clairement indiqué qu’il s’agissait de deux procédures différentes.

En outre, le rapport de progrès de la Commission de l’UE pour 2022 a montré que la Turquie continue d’être à la traîne dans un certain nombre de domaines allant des tensions avec la Grèce et Chypre — deux États membres de l’UE — aux reculs de la démocratie, notamment un système judiciaire contrôlé par le gouvernement.

On ne sait pas si M. Michel a consulté d’autres dirigeants européens, comme Mme von der Leyen, avant de s’engager auprès d’Ankara. On ne sait pas non plus si les promesses de M. Michel étaient des vœux pieux, destinés à permettre à M. Erdoğan de satisfaire son public national et de justifier son feu vert pour la Suède, ou quelque chose de plus concret.

Berlin fulmine

Ce qui est certain, c’est que M. Erdoğan n’a pris aucun engagement quant à un calendrier précis pour l’adhésion de la Suède à l’OTAN, et sa tentative de conditionner l’adhésion de la Suède à l’OTAN à celle de la Turquie à l’UE a suscité la frustration des États membres de l’UE, surtout de l’Allemagne.

« Je pense qu’il ne faut pas considérer cela comme une question liée », a déclaré le chancelier allemand Olaf Scholz aux journalistes à Berlin.

D’autres responsables politiques allemands se sont montrés beaucoup moins diplomatiques. « La demande de M. Erdoğan est une insulte à visage découvert », a déclaré le député libéral du FDP Thomas Hacker.

Certains ont reproché au gouvernement turc de tenter de contourner les critères de l’UE par le biais des négociations d’adhésion à l’OTAN, d’autant plus que les deux organisations ne sont pas liées.

« M. Erdogan sait que la base des négociations d’adhésion de la Turquie repose sur les critères de Copenhague [de l’UE] et non sur les discussions relatives à l’adhésion de la Suède à l’OTAN », a souligné Max Lucks, un spécialiste de la politique étrangère au sein des Verts.

Ni l’OTAN ni l’UE « ne devraient être influencées par la tentative de chantage de M. Erdoğan », a insisté Florian Hahn, porte-parole du parti conservateur CSU en matière de politique de sécurité.

« Car une chose est claire : la Turquie n’a pas d’avenir dans l’UE dans un futur prévisible », a-t-il ajouté.

Norbert Röttgen, spécialiste de la politique étrangère de la CDU (centre droit), a souligné que « l’UE et l’OTAN sont deux organisations distinctes ».

Mais elles ont en commun le fait que « le chantage n’est pas une manière acceptable de conclure des affaires », a-t-il ajouté.

Rétablir les relations entre la Grèce et la Turquie

Athènes, qui a levé son opposition à l’entrée d’Ankara dans l’UE en 1999, suit de près l’évolution de la situation avec la Turquie, qui a ajouté à son « bazar » avec l’Occident une autre question, à savoir sa demande de longue date à Washington de moderniser sa flotte d’avions de chasse F-16.

Le président américain Joe Biden a déclaré lors d’une interview accordée à CNN en début de semaine que « la Turquie cherche à moderniser ses avions F-16. Et [le Premier ministre grec Kyriakos] Mitsotakis en Grèce cherche également de l’aide. »

L’« aide » à laquelle M. Biden fait référence est la demande de la Grèce d’acheter des avions de combat F-35 à Washington afin de renforcer sa sécurité dans la région.

« Ce que j’essaie de faire, franchement, c’est de mettre en place un consortium qui renforce l’OTAN en termes de capacité militaire de la Grèce et de la Turquie et qui permette à la Suède d’intervenir. Mais c’est en cours. Ce n’est pas encore fait », a poursuivi M. Biden.

Athènes cherche à obtenir des États-Unis la garantie que la flotte modernisée de F-16 de la Turquie ne constituera pas une menace dans la mer Égée, dans le cadre d’un différend maritime permanent dans lequel la Turquie remet ouvertement en question la souveraineté des îles grecques.

Le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, Bob Menendez, qui s’est opposé par le passé à la vente de F-16 à la Turquie en raison de son attitude agressive en Méditerranée, a déclaré lundi que les discussions sur la modernisation des F-16 turcs étaient toujours en cours.

« Nous avons des conversations avec l’administration [Biden] […]. S’ils peuvent trouver un moyen de s’assurer que l’agression de la Turquie contre ses voisins cesse, ce qui a été une accalmie ces derniers mois, c’est très bien, mais il doit y avoir une réalité permanente », a-t-il déclaré selon Reuters.

MM. Mitsotakis et Erdoğan devraient avoir une réunion bilatérale en marge du sommet de l’OTAN.

Les rapports de la presse grecque suggèrent que les deux pays visent une « réinitialisation » de leurs relations, ce que Washington souhaite tout particulièrement.

Citant des sources gouvernementales grecques, ils soulignent également qu’Athènes n’attend pas grand-chose de cette réunion, insistant sur le fait que la seule question discutée avec la Turquie est la délimitation de la zone économique exclusive et du plateau continental égéen.

D’autre part, la Turquie remet en question le statu quo général dans le sud-est de la Méditerranée.

Bien que les finances publiques des deux pays ne soient pas au beau fixe, les médias grecs ont rapporté lundi que Washington satisferait les besoins des deux en matière de défense.