Ce qui est bénéfique pour le climat ne l’est peut-être pas pour l’air
ÉDITION SPÉCIALE / Des poêles à bois aux moteurs diesel, l’Union européenne a promu des technologies et des carburants fossiles non conventionnels afin de parvenir à respecter ses obligations de réduction des émissions de dioxyde de carbone à l’origine du changement climatique. Ces carburants non conventionnels contribuent cependant à la pollution de l’air et les organismes de surveillance doivent trouver une solution législative.
ÉDITION SPÉCIALE / Des poêles à bois aux moteurs diesel, l’Union européenne a promu des technologies et des carburants fossiles non conventionnels afin de parvenir à respecter ses obligations de réduction des émissions de dioxyde de carbone à l’origine du changement climatique. Ces carburants non conventionnels contribuent cependant à la pollution de l’air et les organismes de surveillance doivent trouver une solution législative.
Certains efforts semblent porter leurs fruits. Dans un nouveau rapport, l'Agence européenne pour l'environnement (AEE) indique que les émissions de gaz à effet de serre dans l'UE ont chuté de 3,3 % en 2011 et étaient inférieures de 18,4 % aux niveaux de 1990. L'UE serait donc en bonne voie pour atteindre une réduction de 20 % par rapport aux niveaux de 1990 d'ici la fin de la décennie.
Dans le même temps, l'office statistique Eurostat signale que les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont diminué de 2,1 % en 2012 après une baisse de 4,1 % l'année précédente.
Les chiffres des émissions de carbone ne constituent pas nécessairement une bonne nouvelle pour la qualité de l'air, le centre d'attention de la Semaine verte de l'UE cette semaine.
Un problème environnemental « majeur »
Les exploits de l'UE ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan alors que le reste du monde émet toujours des quantités historiques de carbone. Les méthodes utilisées par l'Europe pour réduire les émissions de gaz à effet de serre présentent des effets secondaires, dont des émissions plus élevées d'oxydes d'azote (NOx), de matières particulaires (PM), d'ozone troposphérique (O3), de suie et de soufre, ce qui entraîne des conséquences à court et à long terme sur la santé humaine.
« La pollution de l'air reste l'un des problèmes environnementaux majeurs en Europe. Elle affecte la santé et le bien-être des citoyens européens », indique l'AEE dans un nouveau rapport relatif à l'incidence de la pollution sur la santé humaine.
La pollution de l'air fait partie des 10 facteurs de risques les plus élevés pour la santé dans le monde, selon une analyse de la charge mondiale de morbidité publiée en décembre 2012 par le journal médical britannique The Lancet.
Selon l'étude, l'exposition à des matières particulaires fines (PM2.5) a causé plus de 430 000 décès prématurés en Europe en 2010 et plus de 7 millions d'années d'espérance de vie saine ont été perdues. On dénombre 166 000 décès prématurés en Europe occidentale, 95 000 décès en Europe centrale et 169 000 en Europe orientale, qui comprend la Russie.
« L'exposition quotidienne à la pollution de l'air en Europe est à présent reconnue comme l'un des facteurs importants qui affectent notre santé », a déclaré Anne Stauffer, vice-directrice de Health and Environment Alliance (HEAL). « Pour la première fois, l'évaluation de la charge mondiale de morbidité a classé un facteur environnemental parmi les facteurs de risques très connus liés au mode de vie tels que le tabac et l'alcool. »
Des compromis
Selon Markus Amann, un expert de la pollution de l'air et des gaz à effet de serre, les politiques européennes révèlent des compromis dans la réduction des gaz à effet de serre. « Des politiques climatiques mal conçues peuvent donner lieu à des émissions plus élevées de matières particulaires », a-t-il déclaré lors d'une récente conférence sur la qualité de l'air à Bruxelles.
M. Amann, qui travaille à l'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués en Autriche, a pris comme exemple le soutien aux moteurs diesel.
Alors que les moteurs diesel ont été promus en Europe pour leurs émissions plus faibles en carbone, ils sont tenus responsables des niveaux obstinément élevés de gaz tels que les oxydes d'azote (NOx) qui contribuent à l'ozone et aux pluies acides.
Les avancées technologiques qui utilisent la réduction catalytique sélective avancée (SCR) des NOx dans les véhicules, les bateaux et les cheminées industrielles sont obligatoires ou mises en œuvre conformément aux normes internationales et de l'UE afin de résoudre le problème. Ces technologies peuvent réduire les émissions de NOx d'au moins 90 %. Pourtant, étant donné que les anciens véhicules et certaines centrales industrielles en sont exemptés, il faudrait attendre des années avant que les retombées ne se concrétisent.
Les biocarburants et la biomasse constituent un autre exemple et ont été encouragés grâce à des politiques européennes, dont la directive sur les énergies renouvelables, dans le cadre des efforts de l'UE dans la réduction des émissions de carbone.
Leurs incidences sont pourtant loin d'être sans importance.
Dissuadée par des craintes liées aux prix alimentaires élevés et par des doutes sur les avantages des biocarburants pour le climat, la Commission européenne a fait volte-face en octobre 2012 sur ses politiques qui définissent des objectifs pour encourager l'utilisation d’éthanol et de biodiesel.
Il n'y a pas de fumée sans pollution
Mark Lawrence, le directeur scientifique de l'Institute for Advanced Sustainability Studies (IASS) à Potsdam en Allemagne, indique que la biomasse est perçue comme écologique et elle est promue comme telle.
« Si vous regardez les panaches de fumée gris, bruns et noirs au-dessus des cheminées, vous constaterez que ce n'est pas si vert », a-t-il déclaré lors de la conférence scientifique parrainée par l'IASS.
« Mais personne dans le public n'est sans doute conscient de la pollution qui sort de sa cheminée. Les gens sont conscients de la fumée qui s’échappe, mais ils pensent que c'est juste quelque chose qui irrite leurs voisins. »
Les poêles à bois respecteraient le climat, car ils émettent relativement moins de carbone. Ils contribuent toutefois aux problèmes de qualité de l'air parce qu'ils produisent du noir de carbone, un ingrédient de la suie, et des NOx. Les oxydes d'azote contribuent aux maladies respiratoires et cardiovasculaires selon des représentants de la santé, et à l'ozone ainsi qu'à la détérioration des végétaux et de la vie sauvage lorsqu'ils se mélangent à la pluie pour produire des dépôts acides, d'après des défenseurs de l’environnement.
Mark Lawrence était l'un des orateurs de la conférence sur la qualité de l'air et le changement climatique, organisée le 21 mai à Bruxelles, qui a mis l'accent sur les politiques souvent divergentes dans lesquelles les mesures de lutte contre le changement climatique ne tiennent pas compte des incidences sur la qualité de l'air.
« Si les politiques sont renforcées, je pense qu'elles sont adaptées pour respecter les valeurs limites. Avec les craintes concernant la santé humaine, la science nous dit qu'il n'y a pas de seuil, donc [la population] bénéficie de la réduction à des concentrations très faibles. »
En règle générale, les pays scandinaves sont les chefs de file de la réduction des émissions de CO2 et de l'utilisation de la biomasse pour le chauffage et l'énergie. Ils dépassent cependant la valeur moyenne annuelle de NOx (30 microgrammes par mètres cubes) de la directive sur la qualité de l'air.
Le déclin des émissions de NOx
Dans l'ensemble, les émissions de NOx ont chuté depuis les années 1990, même si le rythme est beaucoup plus lent que pour d'autres polluants principaux. Exposés au rayonnement solaire, les NOx réagissent avec d'autres produits chimiques et gaz pour former de l'ozone, nocif pour les hommes et les écosystèmes, et agissent comme un gaz à effet de serre. L’ozone s'associe également à la pluie et il est transporté dans l'air, ce qui lui permet d'atteindre des zones très éloignées de son point d'origine.
Des experts de la santé et de l'environnement désignent pourtant un autre coupable de la pollution provoquée par des NOx et de la suie : la biomasse, c’est-à-dire l'utilisation de bois et de déchets végétaux pour le chauffage domestique et la production d'eau chaude. Des données indiquent que la moitié des objectifs d'énergie renouvelable de l'UE seront atteints grâce à l'utilisation de biomasse.
Les poêles à bois, présentés comme une source d'énergie renouvelable et devenus populaires en Scandinavie et en Europe centrale, produisent de la suie et des niveaux élevés de NOx et de noir de carbone (des particules fines qui créent de la suie), responsables de la pollution au niveau du sol et de pluies acides. Le noir de carbone contribue également au changement climatique.
Selon des experts présents à la conférence à Bruxelles, des efforts supplémentaires doivent être réalisés dans la coordination des politiques sur le climat et la pollution afin d'éviter qu'elles ne s'attaquent à un problème qui en créerait un autre.
L'AIE ne constate pas de progrès
Les efforts de l'Europe dans les domaines du climat et de la pollution, même s'ils divergent, classent toujours le Vieux Continent en tête des autres régions du monde. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a récemment signalé que les émissions de CO2 n'avaient pratiquement pas changé depuis 1990, malgré les efforts réglementaires et la hausse de la production d'énergie renouvelable.
« L'élan en faveur d'une décarbonisation du système énergétique mondial est paralysé », a déclaré la directrice générale, Maria van der Hoeven, lors de la publication du rapport de suivi sur l'énergie propre de l'organisation basée à Paris. « Malgré de nombreuses discussions des dirigeants mondiaux et une forte hausse de l'énergie renouvelable au cours de la dernière décennie, l'unité d’énergie moyenne produite aujourd'hui est aussi polluée qu'il y a 20 ans. »
« Alors que les températures grimpent en raison des émissions toujours croissantes de gaz à effet de serre tels que le dioxyde de carbone (dont deux tiers proviennent du secteur de l'énergie), le manque général de progrès devrait faire office de sonnette d'alarme », a-t-elle indiqué.
« Nous ne pouvons pas nous permettre 20 autres années de langueur. Nous avons besoin d'une expansion rapide de technologies énergétiques à faible intensité carbonique si nous voulons éviter un réchauffement potentiellement catastrophique de la planète, mais nous devons également accélérer l'abandon des combustibles fossiles plus polluants. »