Capitaine Laurent Alfonso : « Il faut faire rentrer la protection civile dans les foyers européens »
Pour le Capitaine Laurent Alfonso, expert en protection civile européenne, le réchauffement climatique impose d'être « prêts à intervenir partout, tout le temps et pour toutes sortes de catastrophes ».
Pour le Capitaine Laurent Alfonso, expert en protection civile européenne, le réchauffement climatique impose d’être « prêts à intervenir partout, tout le temps et pour toutes sortes de catastrophes ».
Depuis plus de 20 ans, le mécanisme de protection civile de l’Union (MPCU) a été activé plus de 600 fois par les Etats membres de l’UE et six autres partenaires. L’objectif ? Qu’un pays puisse porter assistance à un autre en cas de catastrophe naturelle ou technologique. En envoyant des équipes spécialisées comme des pompiers, mais aussi du matériel médical, un apport logistique, des experts.
Devant la multiplication des crises, et la difficulté des pays à les surmonter seuls, l’Union européenne a renforcé le MPCU d’un protocole spécifique complémentaire : rescUE. Elle s’est ainsi dotée d’une flotte de 12 avions Canadairs pour lutter contre les incendies – dont la France a pu bénéficier cet été. Dans un autre domaine, rescUE est intervenu dans la mise en oeuvre de stocks stratégiques constitués pendant la crise de la Covid-19 (masques, vaccins).
La solidarité européenne se renforce donc. Aussi bien sur le plan de la réponse d’urgence que de la prévention. Et ce n’est que le début. Pour le Capitaine Laurent Alfonso, expert en protection civile européenne, le réchauffement climatique impose désormais d’être « prêts à intervenir partout, tout le temps et pour toutes sortes de catastrophes ». Entretien.
Le Capitaine Laurent Alfonso, officier de sapeurs-pompiers, est Chargé de mission des Affaires européennes (Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises, Mission des Relations Européennes et Internationales), ainsi qu’expert national détaché en matière de protection civile à l’Union pour la Méditerranée.
EURACTIV : Le mécanisme de protection civile de l’UE a été activé neuf fois par cinq pays cet été, « avec un degré de solidarité manifesté par les États membres de l’UE sans précédent » se félicitait le commissaire Janez Lenarčič. Peut-on dire que l’Europe a été au rendez-vous face aux incendies qui ont déjà brûlé 700 000 hectares de forêts ?
Laurent Alfonso : Absolument. Le mécanisme de protection civile a pu répondre aux attentes des différents pays qui l’ont activé, même si la saison des feux de forêt n’est pas encore terminée.
Grâce aux expériences passées, nous sommes aujourd’hui capables d’avoir une visibilité du niveau de risque dans chacun des pays, d’anticiper à tout moment les besoins et de s’assurer de la disponibilité des moyens d’intervention. Tout cela à deux, trois, voire cinq jours à l’avance, grâce à la plateforme européenne EFFIS (European Forest Fire Information Service)
Il peut y avoir des blocages, en particulier lorsque des événements majeurs surviennent de façon simultanée. Au mois de juillet, l’Italie, suite à une forte sollicitation nationale, n’a pas pu envoyer immédiatement ses deux Canadairs à la France, qui en avait fait la demande. Ils ont rapidement pu être remplacés par des avions provenant de Grèce et de Suède. La flexibilité est la grande force de ce mécanisme de solidarité européenne.
La Commission européenne a comme objectif de doubler la flotte européenne (rescUE) à l’horizon 2029, qui passerait de 12 à 24 avions postés au Portugal, en Espagne, en France, en Italie, en Croatie et en Grèce. Mais le mécanisme européen porte également sur la prévention. Que fait l’Europe concrètement pour empêcher les incendies ?
C’est en effet la partie invisible, la plus importante pour moi. rescEU n’est que la finalité en matière de réponse capacitaire. Il y a un énorme effort en amont qui porte sur l’amélioration des systèmes d’alerte précoce, d’analyse et d’évaluation des risques.
Une directive européenne de 2018 a par exemple imposé aux Etats de disposer d’un système national d’alerte aux populations, via la téléphonie mobile. Cela permet d’alerter les individus sur la nature du risque, sa localisation et sur les bons comportements à adopter. Grâce au système de GPS Galileo, l’UE pourra bientôt informer et alerter les citoyens européens en leur envoyant des SMS par voie satellitaire.
La prévention est d’autant plus importante que les risques de feux de forêts s’étendent au nord et à l’est de l’Europe. La Slovénie et la République Tchèque ont toutes les deux activé le mécanisme cet été ! Les Européens doivent savoir adapter leurs comportements face aux risques. En s’acculturant. Il faut faire rentrer la protection civile dans les foyers européens. Que chacun soit acteur de sa propre sécurité et contribue à rendre nos sociétés résilientes.
L’UE va doubler son nombre d’avions d’ici à 2030 pour lutter contre les incendies
La Commission européenne a déjà promis de doubler sa flotte dans les années à venir.…
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Avec le réchauffement climatique, les catastrophes s’intensifient, se multiplient. Comment la protection civile doit-elle s’adapter ?
On se rend compte que la typologie des risques naturels a changé. Il y a des effets dominos, cumulatifs. Les problèmes surviennent en cascades. Il faut être prêt à intervenir partout, tout le temps et pour toutes sortes d’interventions. En 2021, des inondations catastrophiques ont frappé l’Allemagne, au mois de juillet, en pleine période estivale ! Alors que la saison des inondations s’étend habituellement de septembre à novembre. Le changement climatique renforce ce caractère aléatoire des catastrophes.
De ce fait, les interventions se complexifient. Il faut pouvoir gérer des évacuations, prendre en compte les conséquences sociétales, économiques. Cela fait intervenir de nombreux services locaux, nationaux et supranationaux. Comment intégrer 360 pompiers européens comme en France cet été, dans un dispositif national de lutte ? Avec les problèmes de langue, d’organisation que cela implique. La gouvernance de gestion complexe des risques est un défi que nous devons surmonter, et qui fera certainement l’objet de discussions en cette rentrée.
Le service de cartographie d’urgence par satellite Copernicus est une vraie réussite européenne. Des images très précises ont pu aider les autorités- et la population – à identifier les zones brûlées, les foyers actifs ou encore les zones d’habitations à protéger. L’Europe peut-elle compter sur les progrès technologiques dans la protection civile ?
Il y a en ce moment un réseau de connaissance qui se met en place, permettant de relier les mondes scientifique et opérationnel autour de la gestion des risques naturels et technologique. C’est le sens du projet NEMAUSUS, initié en 2021, qui a pour vocation de créer, à Nîmes, base de la sécurité civile française, un centre d’expertise européen sur les feux de forêt.
Les experts travaillent en ce moment sur plusieurs scénarios afin de construire une résilience aux évènements climatiques inédits. Les réflexions portent aussi sur la conception de vestes moins épaisses, plus souples pour les pompiers ; sur des drones capables d’anticiper la propagation des feux, et toutes sortes de technologies d’alerte aux populations.
L’Europe s’inspire aussi des pays du Sud…
Le bassin méditerranéen est un « hot spot », une zone qui se réchauffe plus vite qu’ailleurs, comme l’a montré le Mediterranean Experts on Climate and environmental Change (MedECC). Les feux dévastateurs au Maroc et en Algérie cet été en témoignent.
Or, au fil des années, ces pays se sont adaptés, ont perfectionné leurs protocoles d’intervention, leurs ressources terrestres et aériennes, leurs tenues. Les pompiers savent travailler dans des conditions de chaleur extrêmes, à 40 – 45 degrés. De plus, ils ont appris à pouvoir gérer des risques naturels sur l’ensemble de leur territoire. C’est ce que nous allons devoir développer en Europe.
En tant que bénéficiaire du mécanisme de protection civile de l’Union, les pays du Sud sont en train de renforcer leurs propres capacités nationales en s’alignant sur nos standards communs. Cet été, jusqu’à maintenant, les pays du Sud n’ont pas sollicité l’aide de l’Europe, malgré les incendies destructeurs qui les ont frappés. Leurs expertises et leurs capacités se renforcent, ainsi que les coopérations régionales.
Nous dirigeons-nous vers une véritable force de protection civile européenne ?
Il est encore possible d’exploiter davantage, d’optimiser tout le potentiel du mécanisme de protection civile de l’Union, en matière d’appui et de soutien aux Etats. Nous pouvons encore développer les capacités de rescUE, comme la Commission est en train de le faire en finançant de nouveaux avions. Nous pouvons aussi aller plus vite dans le déploiement de nos capacités de réponse, dans la prévention et la préparation.
Cette année, nous avons expérimenté le « prépositionnement ». Six pays membres (Bulgarie, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Norvège et la Roumanie) ont envoyé plus de 200 pompiers européens en Grèce lors des périodes de vulnérabilité. En prévision. Cela pourrait être généralisé et systématisé.
Enfin, à l’avenir, les Etats membres pourront discuter d’accroître les compétences de l’UE en matière de protection civile. Elle reste pour l’instant une compétence des Etats. Le débat est posé. Mais nous avons encore une grande marge de manœuvre dans la collaboration et la coopération européenne.