Biomasse en Europe : l’« exception guyanaise » qui fait grincer des dents

En Guyane, les règles sur la biomasse sont permissives comme nulle part ailleurs en Europe suite à une exception insérée dans la directive sur les énergies renouvelables. Les associations environnementales alertent sur un « greenwashing juridique » annoncé. 

Euractiv France
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Les négociateurs européens ont acté jeudi (30 mars) les objectifs de développement d'énergies renouvelables dans l'UE pour 2030. Parmi les énergies qui bénéficieront de facilités administratives et financières, figure la biomasse.  [shutterstock / AGR211]

En Guyane, les règles sur la biomasse sont permissives comme nulle part ailleurs en Europe suite à une exception insérée dans la directive sur les énergies renouvelables (RED3). Les associations environnementales alertent sur un « greenwashing juridique » annoncé. 

[Mise à jour de l’article suite à une évolution du texte juridique (RED3) jeudi (30 mars) sur lequel s’appuyait EURACTIV France]

Les négociateurs européens ont acté jeudi (30 mars) les objectifs de développement d’énergies renouvelables dans l’UE pour 2030 – sans qu’un texte final ne soit encore publié. Parmi les énergies qui bénéficieront de facilités administratives et financières figure la biomasse, énergie issue de la combustion du bois. 

Son exploitation est très encadrée par l’UE grâce à des critères de durabilité, notamment sur le déboisage à des fins agricoles, l’interdiction de la coupe dans des forêts primaires, riches en biodiversité, en zone protégée, etc. 

Le texte prévoit néanmoins une exception temporaire à ces critères pour les régions ultra-périphériques (RUP) de l’UE : Guadeloupe, Guyane, Réunion, Martinique, Mayotte, Saint-Martin, Açores et Madère et îles Canaries.

Ce, à condition que la biomasse soit utilisée à des fins de production d’électricité, de chauffage ou de refroidissement visant à « garantir […] l’accès à une énergie sûre et sécurisée » et que soit entreprise une harmonisation progressive avec les critères de durabilité prévus dans la directive RED3.

Avant les négociations de jeudi, deux exceptions figuraient dans le texte, dont une pour les territoires ultramarins recouverts à plus de 90 % par de la forêt et utilisant de la biomasse à des fins énergétiques pour des activités liées au « secteur spatial ».

Seule la Guyane correspondait à ces conditions, recouverte à plus de 94% par de la forêt et accueillant le centre spatial lanceur de fusée européen : centre spatial guyanais (CSG).

Dès lors l' »exception guyanaise » n’est plus, mais la nouvelle exception pour les RUP concerne quand même la Guyane. Pour les associations qui s’y opposent, le combat continue.

L’ « exception guyanaise »

Depuis des mois, les ONG environnementales alertent contre des objectifs mortifères pour le climat et la forêt amazonienne, contre un « greenwashing juridique » annoncé, selon l’expression de Marine Calmet, juriste et activiste chez Maiouri Nature Guyane, association locale fer de lance de la lutte contre l’exception à la directive RED3, interrogée par EURACTIV France.

« Couper les arbres réduit les puits de carbone et augmente la dette carbone d’un territoire », affirme d’abord Mme Calmet, puisque la compensation du carbone émis lors de la combustion peut prendre des années, voire des décennies. 

Aussi, selon l’utilisation faite du régime dérogatoire, « il s’agirait d’une brèche juridique énorme, qui réduirait à néant l’ambition de la directive de proscrire la transformation de surface de forêts primaires ou à forte biodiversité en plantation à vocation énergétique [biomasse agricole] », avance Maiouri Nature Guyane dans un communiqué de presse

D’ailleurs, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit que les plantations à vocation énergétique représentent en Guyane 160 000 tonnes en 2030, contre 70 000 en 2023. Un objectif qui, aidé par l’exception, créerait un « appel d’air pour le positionnement de plus en plus d’industriels sur le territoire », selon Mme Calmet. 

Contacté par EURACTIV France, l’eurodéputé français Christophe Grudler, représentant du groupe centriste Renew lors des négociations sur la directive RED et défenseur de la dérogation, réfute cette affirmation.

Mais dans ce cas, pourquoi une telle dérogation ? Pour répondre aux besoins de développement du territoire, avancent ses défenseurs. 

Le développement économique contre le climat ?

Sur Twitter, Thibault Lechat-Vega, 3e vice-président de la Collectivité territoriale de Guyane, avait déclaré en janvier que la raison première de cette dérogation n’était pas énergétique, mais bien « pour des logements, pour des équipements et pour l’agriculture ».

Les perspectives d’augmentation de la population sont telles que les besoins, rien que pour l’agriculture, représenteront 17 000 hectares supplémentaires de terres entre 2023 et 2040, soit plus de la moitié de la capacité actuelle selon les chiffres de l’Agence française de la transition écologique (ADEME). 

Or, faute d’industrie connexe (carton, papier, etc.) en Guyane, les résidus de bois issus du défrichage agricole ne sont, pour l’heure, pas exploités.

Il serait donc « contre-productif de ne pas les valoriser pour faire de l’électricité », déclare M. Grudler.

Pour Mme Calmet, tout cela relève d’un « flou juridique dangereux. Il faut éviter de créer des conditions dans lesquelles la forêt amazonienne se retrouve condamnée du fait d’une course à l’investissement court-termiste et climaticide ». Ce à quoi l’eurodéputé répond ne pas avoir de leçon à recevoir des ONG qui « refont le monde depuis Paris », de ceux que M. Lechat-Vegat appelle les « néo-colons verts ». 

Le sujet est « épidermique », reconnaît Mme Calmet, la France et l’UE jonglent entre la protection d’un joyau forestier et le développement d’un fleuron spatial. Quoiqu’il en soit, M. Grudler précise que la dérogation n’est que temporaire, le temps que le marché se construise.

Dans l’émission Radio Peyi du 23 février, Olivier Taoumi, conseiller juridique spécial auprès de la CTG, confirme : il n’y aura « pas de biomasse à long terme en Guyane ».

Encore que, pour bénéficier de l’exception, la France doit en faire la demande à la Commission. C’est l’objet d’un projet de décret envoyé à la Commission qui, selon Mme Calmet, « devrait très vigilante sur les critères de mise en place de la dérogation ». Les associations craignent notamment que soit accepté la temporalité de l’exception que demande la France, soit jusqu’en 2047.

[Édité par Frédéric Simon/Davide Basso]