Au Chili, voyage au coeur des communautés du lithium

Dans le désert de l’Atacama au Chili, les communautés autochtones vivent dorénavant au rythme de l’exploitation du lithium qui jouxte leurs villages. EURACTIV s’y est rendu pour rencontrer ces femmes et ces hommes, gardiens des ressources de la révolution énergétique européenne.

Euractiv France
Les habitants de Río Grande s’adaptent donc au rythme de l’eau, dont la rareté fait l’objet de toutes les convoitises. Surtout depuis qu’une industrie d’un nouveau genre explore et exploite le salar d’Atacama à moins de 100 kilomètres du village, car il abrite un trésor. [[hecke61 / Shutterstock]]

Dans le désert de l’Atacama au Chili, les communautés autochtones vivent dorénavant au rythme de l’exploitation du lithium qui jouxte leurs villages. EURACTIV s’y est rendu pour rencontrer ces femmes et ces hommes, gardiens des ressources de la révolution énergétique européenne.

Au bout d’une route bordant le lit de la rivière Río Putana, se découvre une porte perchée à 3000 mètres au dessus du niveau de la mer, coincée entre le cordon de montagnes Barros Arana à l’Ouest et la cordillère des Andes à l’Est.

Derrière cette porte : le village de Río Grande, autrefois passage obligé sur le chemin des Incas reliant le sud de Santiago de Chile à la capitale de l’Empire, Cuzco.

Sur ce domaine aux aires de western, vivent les Lickanantay de la communauté de Santiago de Río Grande, peuple multi-millénaires de l’Atacama.

Au fil des siècles, ces derniers ont modelé une véritable oasis au milieu du désert le plus aride du monde. Le Río Putana, qui traverse le village, apporte, de son faible débit, toute la richesse nécessaire à la culture des sols : oignons, ails, élevages de lamas, etc.

Les habitants de Río Grande s’adaptent donc au rythme de l’eau, dont la rareté fait l’objet de toutes les convoitises. Surtout depuis qu’une industrie d’un nouveau genre explore et exploite le salar d’Atacama à moins de 100 kilomètres du village, car il abrite un trésor.

Le village de Río Grande (point rose) est bordé à l’est par les Andes et la frontière avec la Bolivie et l’Argentine, à l’ouest par la chaîne de montagnes Barros Arana et au sud par le salar d’Atacama. 28 février 2023.

Le lithium de l’Atacama

Sous la croute salée de cette étendue de plus de 700 kilomètres carré, le lithium y est en effet concentré comme nul part ailleurs dans le monde.

Ce métal stratégique est un indispensable de la révolution énergétique mondiale et européenne, notamment pour la production de batteries électriques dans les domaines du numérique ou des véhicules.

Dans la région, l’entreprise SQM (Sociedad quimica y minera de Chile) fait référence. Et pour s’arroger les droits d’exploitation sans risquer les conflits sociaux, l’entreprise entretient et développe des liens étroits avec le gouvernement chilien et les communautés de l’Atacama.

Il s’agirait de ne pas répéter les erreurs du passé… le dialogue entre les parties prenantes n’a pas toujours été facile, notamment pour l’exploitation d’un tout autre métal : le cuivre.

« Nous avons déjà eu de gros problèmes avec l’industrie du cuivre qui ne partageait pas ses revenus avec les communautés. Il était inconcevable que nous ayons les mêmes problèmes avec celle du lithium », se rappelle pour EURACTIV Pamela Condori Cruz, habitante de Río Grande impliquée dans de nombreux projets de développement. 

Aujourd’hui, c’est donc à la seule condition que des orientations sociales et sociétales — conservation culturelle, consentement à l’exploitation, accès à l’information, mesures de santé et de sécurité — en faveur des communautés soient prises que Mme Condori Cruz et les siens acceptent l’aliénation des terres sacrées du désert.

Car le dilemme est cornélien : comment concilier l’exploitation industrielle des sous-sols de la « Pachamama » quand l’altération du cycle de l’eau est un blasphème auquel s’ajoute un stress hydrique ?

Dans l’industrie du lithium chilienne, il est en effet nécessaire de pomper la saumure des sous-sols. Celle-ci contenant du magnésium, du bohrium, mais surtout du lithium. 

Lamas dans le village de Rio Grande, 28 février 2023.

Dès lors, un dialogue s’est installé depuis quelques années. SQM n’est d’ailleurs pas la seule entreprise invitée.

« Nous discutons avec toutes les entreprises du secteur [du lithium]. Il n’y a aucune raison de privilégier l’une sur l’autre, tant qu’elles répondent à nos attentes et besoins », assume Mme Condori Cruz sans ambages.

Et les besoins sont immenses, surtout lorsque le gouvernement chilien n’est pas au rendez-vous.

« Le gouvernement nous a abandonné et préfère répondre aux attentes à Santiago de Chile », sous-entendant que la centralisation politique et économique du pays empêche le dialogue à armes égales avec toutes les parties, avance Mme Condori Cruz.

« Avec Gabriel Boric, c’est même pire », enfonce-t-elle. Depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau président socialiste en mars 2022, le pays connait en effet une inflation record des prix, aggravée dans les régions éloignées de tout.

Néanmoins, le problème n’est pas endémique à la politique du jeune président, mais plutôt liée aux effets à rebours de la crise du Covid-19, nuance une photographe originaire de Santiago de Chile ayant pris part à la rencontre.

Quoiqu’il en soit, « c’est important que les compagnies minières prennent part à notre développement », continue Mme Condori Cruz, car « pendant que vous [Européens] avez des véhicules électriques, qu’est ce qu’il y a pour nous ? », ajoute-t-elle. 

Cela commence, tout simplement, par des projets facilitant le quotidien. De l’équipement ménager de base à un accès plus sûr à l’électricité, en passant par des facilités pour le matériel agricole. 

Une centrale électrique de plus de 150 panneaux solaires a été postée en hauteur dans le village le 28 février 2023.

Plusieurs projets de développement

L’un de ces projets est un parc de 150 panneaux solaires situé au sommet du village, financé principalement par l’industrie du lithium par le biais de l’État. Avec cette nouvelle installation, le village s’assure un accès en continue à l’électricité.

« Au début, nous avions 6 heures d’électricités par jour grâce au générateur diesel. Dorénavant, grâce au parc solaire, nous disposons de l’électricité tous les jours », explique le président de la communauté, Hernán Elías Choque Mendoza.

Mme Condori Cruz avoue que ce projet a été facile à faire financer : « c’est plus facile quand ce sont des projets innovants ».

Le projet actuellement en construction est un entrepôt destiné à accueillir de petits engins agricoles. Il sera dorénavant nécessaire de terminer sa construction avant de financer d’autres installations. C’est en effet la règle explique Mme Condori Cruz : « les projets sont financés un par un ».

À quelques kilomètres en contrebas du village, le désert laisse place à des projets d’une autre ampleur, comme cette vingtaine de parcelles de luzerne destinées à nourrir les animaux. 

Les plantations sont irriguées grâce à deux bassins de retenue d’eau pompée dans le Río Putana. Les voyants pleins, Mme Condori ne peut cacher son émotion :

« La dernière fois que je suis venue, ils [les bassins] étaient presque vides. Je ne les avais pas vu aussi remplies depuis un bon bout de temps » confie-t-elle, soulagée.

Pamela Condori Cruz, interviewée devant l’une des parcelles irriguées par les projets de bassins de rétention d’eau, 28 février 2023.

L’ancien président de la communauté, Francisco Terán Terán, partage aussi son apaisement. Et pourtant, ce dernier a connu un temps où la gestion de l’eau était problématique. 

« Avant, c’était plus compliqué, notamment pour acheminer l’eau, confie-t-il à EURACTIV. C’est mieux maintenant, il y a toujours de l’eau ».

En revanche, pour garantir l’avenir des cultures, « il nous en faudrait deux [bassins] de plus », demande Mme Condori Cruz.

D’autant qu’au stress hydrique de la région s’ajoute une obligation de résultats : « si les projets sont mal gérés, il est tout-à-fait possible qu’ils soient abandonnés. Nous devons donc être très précautionneux », explique-t-elle.

Une question qui divise

Malgré ces projets de facilitation et le dialogue efficace avec les pouvoirs publics et les entreprises, les communautés restent très réticentes à l’égard de l’expansion des activités liées au lithium dans la région. 

La gestion de l’eau redevient en effet un sujet de discorde à mesure que l’exploitation des sous sol de l’Atacama s’intensifie.

C’est notamment le cas avec certaines communautés vivants sur les flans de la cordillère des Andes, entre le salar et les sommets enneigés d’où coule l’eau nécessaire à leur développement, mais aussi à la constitution des piscines de saumure de lithium.

« L’exploitation du lithium n’est qu’une fenêtre, tandis que l’agriculture s’installe dans la durée. Elle est très importante pour tous les chiliens », avance Juana Ansa Conzalez, habitante de Río Grande.

Devant un entrepôt agricole derrière l’église de Santiago de Río Grande, l’une des plus anciennes du pays, le 28 février 2023.

D’autres solutions existent, plaide donc Mme Condori Cruz. « Il y a d’autres salars en Amérique du Sud. En Bolivie ou en Argentine par exemple », défend-t-elle — les salars du Chili, d’Argentine et de Bolivie forment ensemble le « triangle du lithium » et concentrent plus de 50 % de la ressource mondiale de lithium.

Mme Condori Cruz en appelle dorénavant à la responsabilité de l’ensemble des entreprises de la chaine de valeur du lithium, « jusqu’aux fabricants de voiture ».

« Ont-ils conscience que des gens vivent proche des exploitations de lithium ? », demande-t-elle.

Difficile à dire. Néanmoins, l’UE a mis en place une règlementation sur la fabrication de batteries dont le respect de considérations sociales et environnementales conditionne le recours aux ressources stratégiques d’un pays.

Dès lors, la co-construction d’une économie nouvelle pour le Chili se profile au rythme des échanges et du partage de la valeur avec les communautés de l’Atacama : Camar, Catarpe, Talabre, Toconao, Socaire, Quillaga et Río Grande.

16 % des effectifs de SQM dans le salar, soit 240 personnes, sont d’ailleurs originaires de l’une de ses communautés.

Plus qu’une question de survie, la gestion de la ressource en lithium et en eau est donc une question de développement pour ces communautés isolées du marasmes économique et politique des grandes villes chilienne et éloignées des clients finaux outre-Atlantique.