Athènes menace à nouveau l’adhésion de l’Albanie à l’UE

Une nouvelle querelle diplomatique a éclaté entre la Grèce et l’Albanie à l’occasion des élections municipales albanaises. Le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a même menacé de perturber le processus d’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne.

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Inauguration of ‘Improvisations’, exhibition of Albania Prime Minister Edi Rama artworks
Le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a déclaré que le comportement des autorités albanaises allait à l’encontre de l’unité de l’UE et qu’il aurait des conséquences non seulement sur les relations bilatérales entre les deux pays, mais aussi sur les aspirations européennes de l’Albanie s’il devait durer. [EPA-EFE/GEORGE VITSARAS]

Une nouvelle querelle diplomatique a éclaté entre la Grèce et l’Albanie à l’occasion des élections municipales albanaises. Le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a même menacé de perturber le processus d’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne.

Les Albanais se sont rendus aux urnes dimanche (14 mai) pour élire les maires et conseillers locaux de 61 municipalités. Dans la municipalité de Himarë, dans le sud du pays, où vit une minorité grecque, des troubles ont éclaté dès vendredi (12 mai).

Fredi Beleri, un expatrié grec candidat au poste de maire appartenant à un parti de la minorité grecque associé à une coalition d’opposition, a été arrêté vendredi parce qu’il était soupçonné d’avoir acheté des voix. La police a indiqué qu’il serait accusé de corruption active lors des élections, des faits que M. Beleri nie.

Le Premier ministre albanais Edi Rama a réagi à l’indignation en tweetant que cette affaire représentait un « test pour la justice ».

« La détention à Himarë du candidat de l’opposition M. Beleri sur ordre du procureur constitue un grand test pour la justice à la veille des élections, ce qui signifie qu’une violation de la loi de sa part doit être prouvée et que sa détention doit être légalement motivée », a écrit M. Rama.

Dimanche, lors d’un entretien accordé aux médias grecs, le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis a déclaré que le comportement des autorités albanaises allait à l’encontre de l’unité de l’UE et qu’il aurait des conséquences non seulement sur les relations bilatérales entre les deux pays, mais aussi sur les aspirations européennes de l’Albanie s’il devait durer.

« Je n’accepterai pas un tel comportement aux dépens des Grecs. Ce qui est arrivé à Fredi Beleri est inacceptable et inimaginable », a-t-il déclaré.

Le jour de l’arrestation, M. Mitsotákis a expliqué qu’il s’était plaint à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour ce qu’il considère être des « accusations infondées ».

L’ambassadrice de Grèce en Albanie, Konstantina Kamitsi, et le ministre grec de la Protection civile, Tákis Theodorikákos, ont également soulevé le problème auprès des autorités de Tirana.

L’avocat de M. Beleri, Edmond Dema, a déclaré qu’il n’y avait aucune preuve contre son client.

« Fredi Beleri maintient sa position et affirme […] qu’il n’a pas donné d’argent et qu’il n’en a pas reçu », confirme son avocat.

L’achat de voix, un problème endémique en Albanie

L’achat de voix reste un problème important dans les élections albanaises : tous les partis se livrent, dans une certaine mesure, à l’achat de voix et font pression sur les électeurs. En outre, les arrestations avant et après les élections sont monnaie courante.

C’est pourquoi des centaines d’observateurs étaient sur le terrain tout au long de la journée de dimanche pour surveiller les procédures.

Lors des élections législatives de 2021, une tentative d’intervention d’un citoyen dans l’achat de votes s’est soldée par une fusillade et un meurtre.

Des tensions de longue date

La communauté grecque en Albanie représenterait 0,9 % de la population, bien que ce chiffre soit contesté par certains cercles politiques.

Alors que plusieurs communautés du sud du pays parlent grec et que certains panneaux routiers sont rédigés en grec, les nationalistes albanais affirment que cette partie de la population s’identifie à son pays voisin uniquement pour obtenir des passeports grecs (et de facto des passeports européens) ainsi que de l’argent d’Athènes, ce que les communautés locales nient avec véhémence.

Un recensement, quoique retardé, est prévu pour l’automne 2023.

L’arrestation de M. Beleri survient quelques mois seulement après l’annulation de la visite de M. Mitsotákis à Himarë qui devait avoir lieu la veille du sommet UE-Balkans occidentaux à Tirana.

Lors d’un entretien accordé à EURACTIV, M. Rama avait indiqué que la Grèce avait triché sur son processus d’adhésion à l’UE. Ces commentaires sont rapidement devenus viraux en Grèce et le Premier ministre albanais avait évoqué la situation lors d’une réunion bilatérale du sommet UE-Balkans occidentaux.

L’arrestation de M. Beleri s’inscrit également dans le contexte d’un désaccord prolongé sur les frontières maritimes, lequel devrait être tranché par un tribunal international.

Lors d’un entretien avec EURACTIV en décembre 2022, Sali Berisha — considéré comme plus proche d’Athènes — a révélé qu’Ankara, un ennemi de longue date d’Athènes, avait effectué une « intervention de très grande ampleur » pour bloquer un accord sur les frontières maritimes entre l’Albanie et la Grèce en 2009.

La Grèce a également menacé de retirer son soutien à l’adhésion de l’Albanie à l’UE en raison de la question de la Chamerie.

Les Chams, qui habitaient la région grecque d’Épire, ont été déplacés de force par la Grèce entre 1913 et le 27 juin 1944. L’Albanie estime que quelque 30 000 Albanais chams ont été expulsés par la force de Grèce, que des centaines d’entre eux ont été massacrés et qu’environ 2 400 sont morts, notamment de faim, alors qu’ils étaient en chemin pour l’Albanie.

En mai 2022, le ministre grec des Affaires étrangères, Níkos Déndias, a laissé entendre que la poursuite des discussions concernant la question des Chams par l’Albanie pourrait nuire aux espoirs d’adhésion du pays à l’Union européenne.

« La Grèce est prête à discuter uniquement des questions qui lui semblent exister […] il n’y a pas de telles questions. Toute tentative de créer et de discuter de questions inexistantes » pourrait soulever des interrogations relatives à l’adhésion, a-t-il déclaré.

Malgré des informations contraires diffusées par certains médias, M. Beleri est toujours en garde à vue au moment de la publication de cet article.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]