Après les législatives, le scénario risqué d’un gouvernement technique à l’italienne

Il sera peut-être impossible de trouver une majorité à l'Assemblée nationale au soir du second tout des législatives, organisé dimanche (7 juillet), mais il pourrait s'avérer également compliqué de mettre en place un « gouvernement technique » inspiré des expériences italiennes. Explications.

Euractiv France
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Le président français Emmanuel Macron (D) accueille le Premier ministre italien Mario Draghi (G) avant leur rencontre au palais de l'Élysée à Paris, France, 08 juin 2022. [<a href="https://epaimages.com/search.pp?page=5" target="_blank" rel="noopener">EPA-EFE/CHRISTOPHE PETIT TESSON</a>]

Il sera peut-être impossible d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale au soir du second tour des législatives, organisé dimanche (7 juillet), mais il pourrait s’avérer tout aussi compliqué de mettre en place un « gouvernement technique » inspiré des expériences italiennes. Explications.

En l’absence de majorité à l’Assemblée nationale, il faudra selon l’article 12 de la Constitution attendre un an pour déclencher de nouvelles législatives. Si le pays s’avère ingouvernable durant cette période, le président Emmanuel Macron pourrait être tenté de s’inspirer du modèle italien et de mettre au point « un gouvernement technique ».

Le modèle italien

Depuis le début des années 1990, l’Italie a en effet connu quatre gouvernements d’« union nationale », qui ont porté au pouvoir des premiers ministres aux profils plus techniques que politiques : Carlo Azeglio Ciampi en 1993, Lamberto Dini en 1995, Mario Monti en 2011 et Mario Draghi en 2021.

« Cette formule a été privilégiée pour éviter tout problème financier, pour que l’Italie ne soit pas bloqué d’un point de vue politique, pour que sa participation aux organisations internationales puisse se poursuivre », explique Jean-Pierre Darnis, professeur à l’Université Côte d’Azur de Nice et spécialiste des relations franco-italiennes.

Les missions de ces gouvernements étaient de gérer les affaires courantes, de tenir les comptes publics, de traduire en lois les règlements et directives européennes et d’assurer la représentation du pays à l’international. Les premiers ministres en poste furent d’ailleurs soit  issus de la Banque d’Italie (Carlo Azeglio Ciampi, Lamberto Dini et Mario Draghi), soit de la Commission européenne (Mario Monti).

Leurs ministres sont généralement issus du milieu universitaire, « des personnalités à la compétence professionnelle et à l’éthique tout à fait remarquables », commente Jean-Pierre Darnis.

Ces gouvernements techniques n’hésitaient pas à faire adopter des lois impopulaires, comme la réforme des retraites ou celle relative au droit du travail, votées sous la présidence Monti.

Une difficile transposition au cas français

« Il sera très difficile [de mettre en place un gouvernement technique en France]. Ce n’est pas impossible, mais c’est très très difficile », explique pour Euractiv Christophe Bouillaud, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la politique italienne.

Outre que la France n’a pas la culture politique du consensus — un seul gouvernement d’union nationale a dirigé le pays, durant la Première Guerre mondiale —, il faudrait que la majorité des forces politiques s’accordent sur un ensemble de réformes, ce qui semble presque impossible vu la polarisation actuelle.

Pour Christophe Bouillaud, trois principales raisons pourraient aussi bloquer la mise en place d’un tel gouvernement en France. La première est que le rôle du président de la République en Italie est beaucoup moins politique qu’en France. Ce dernier a pour mission de nommer un gouvernement de consensus, dans le seul but de permettre à l’administration et au pays de fonctionner.

Deuxièmement, les gouvernements techniques se sont mis en place en Italie en réaction à de « très fortes pressions extérieures ». En 2011, le grand patronat italien, les syndicats, les professeurs des universités et l’Union européenne, inquiets de la santé économique du pays, avaient réussi à pousser Silvio Berlusconi vers la sortie. Ce dernier avait été remplacé par Mario Monti, qui s’est appliqué à mettre en œuvre une drastique politique d’austérité. En France, cette « peur de la dette » est moins importante, selon Christophe Bouillaud.

Enfin, la troisième raison est un manque « d’élites de réserves » en France, ces économistes et universitaires prêts à s’engager dans un gouvernement, comme de l’autre côté des Alpes. « Je ne vois pas les professeurs d’université en France prendre des postes ministériels », explique Christophe Bouillaud. De plus, les hauts fonctionnaires français sont plus politisés qu’en Italie, et ne jouissent pas d’une grande popularité auprès d’une population globalement « très anti-technocrates ».

Un risque accru pour la France

« L’exemple italien montre qu’un gouvernement technique mènerait certainement une politique d’austérité, et entrainerait donc une perte de popularité des partis qui le soutiendraient », veut croire Christophe Bouillaud.

En effet, après la constitution du gouvernement « d’union nationale » de Mario Draghi en 2021, la seule formation n’ayant pas voulu y prendre part, le mouvement Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, a remporté les élections d’octobre 2022.

Au niveau européen, la mise en place d’un gouvernement technique pourrait au contraire permettre à l’Union de poursuivre son travail législatif et de garantir les positions pro-européennes de Paris.  Cependant, tout porte à croire que le RN refusera de soutenir un tel exécutif, qui pourrait apparaitre comme une « contrainte de Bruxelles », estime Christophe Bouillaud.

[Édité par Laurent Geslin]