Apple : l’intégration de ChatGPT soulève des questions de concurrence et de confidentialité des données

Le nouveau partenariat entre Apple et OpenAI visant à intégrer ChatGPT dans les systèmes d’exploitation, l’assistant virtuel et les outils d’écriture d’Apple pose des questions en matière de concurrence et de protection de la vie privée, ont indiqué des experts à Euractiv.

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L’intégration de ChatGPT par Apple pourrait renforcer les contrôles réglementaires en matière de concurrence, y compris concernant les risques de concentration entre les concurrents partageant des partenariats avec la même entreprise d’intelligence artificielle (IA). [[Ascannio/Shutterstock]]

Le nouveau partenariat entre Apple et OpenAI visant à intégrer ChatGPT dans les systèmes d’exploitation, l’assistant virtuel et les outils d’écriture d’Apple pose des questions en matière de concurrence et de protection de la vie privée, ont indiqué des experts à Euractiv.

Des partenariats similaires ont déjà fait l’objet d’un examen minutieux de l’UE et pourraient faire l’objet d’enquêtes officielles pour pratiques anticoncurentielles.

L’intégration de ChatGPT par Apple pourrait conduire au renforcement des contrôles règlementaires en matière de concurrence, y compris concernant les risques de concentration entre les concurrents partageant des partenariats avec la même entreprise d’intelligence artificielle.

L’impact d’une telle intégration sur l’accès à des applications tierces et sur la vie privée des utilisateurs est préoccupant, de même que le passage d’un modèle de traitement des données sur appareil à un modèle de traitement sur le cloud, ce qui suscite un examen approfondi au titre du règlement sur les marchés numériques (Digital Markets Act, DMA) et des législations sur la protection des données.

Euractiv a contacté l’autorité britannique de la concurrence et des marchés (CMA), la Federal Trade Commission (FTC) américaine, l’Autorité de la Concurrence française et l’Office fédéral allemand des cartels (Bundeskartellamt), mais ceux-ci n’ont pas répondu ou se sont refusés à tout commentaire.

Euractiv a également contacté Apple et OpenAI, mais ils n’ont pas fourni d’autres déclarations que celles déjà disponibles.

De quel type d’intégration s’agit-il ?

ChatGPT sera intégré aux systèmes d’exploitation d’Apple pour les iPhones, les iPads et les ordinateurs Mac dans le courant de l’année, selon l’annonce faite lors de la Worldwide Developer Conference 2024, le 8 juin dernier lors de la présentation du nouveau système d’exploitation d’Apple, iOS18.

Les utilisateurs « pourront utiliser ChatGPT gratuitement, sans créer de compte », avait alors déclaré Craig Federsghini, vice-président senior de l’ingénierie logicielle chez Apple. L’intégration concerne le modèle le plus récent d’OpenAI, GPT-4o, dont l’accès est actuellement payant.

Siri, l’assistant virtuel d’Apple, pourra accéder à ChatGPT, ainsi qu’aux messages et aux courriels des utilisateurs, afin de fournir des réponses plus précises et contextuelles, a indiqué l’entreprise. Les fonctions d’IA générative intégrées aux outils d’écriture d’Apple, tels que Notes et Pages, permettront aux utilisateurs de créer du contenu écrit et visuel.

Questions de concurrence

Les régulateurs pourraient examiner d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles sous l’angle des lois antitrust ou du DMA européen.

OpenAI fait déjà l’objet d’un examen dans l’UE, au Royaume-Uni et aux États-Unis en raison de son partenariat avec Microsoft. D’autres partenariats similaires, comme celui d’Amazon avec Anthropic, ont connu le même sort.

Ces accords ne tombent peut-être pas sous le coup des règles existantes en matière de concentrations, mais ils pourraient tout de même faire l’objet d’un examen minutieux pour des questions de respect de la concurrence. Par exemple, le régulateur antitrust de l’UE n’enquêtera pas sur le partenariat OpenAI-Microsoft dans le cadre des règles sur les concentrations, mais pourrait tout de même enquêter sur Microsoft pour distorsion potentielle de la concurrence au sein du marché intérieur, en se concentrant sur la question de savoir si son pouvoir de marché entraîne des pratiques anticoncurrentielles.

Certains décideurs politiques craignent que de grandes entreprises technologiques ne dominent l’IA, grâce à ces acquisitions et partenariats avec des start-up d’IA, bien qu’elles ne soient pas soumises aux règles sur les concentrations, a déclaré Lazar Radic, chercheur en politique de la concurrence à l’International Center for Law & Economics et professeur auxiliaire de droit à l’IE University.

Le statut de contrôleur d’accès  attribué à Apple par le DMA l’oblige à garantir un accès équitable et à empêcher les pratiques susceptibles d’étouffer la concurrence, y compris celles qui désavantagent les start-up.

Le DMA et ses processus sont « assez flexibles » et « peuvent être mis à jour si nécessaire », a indiqué Lea Zubler, porte-parole de la Commission, lors d’une conférence de presse mardi dernier (11 juin), lorsqu’elle a été interrogée sur un examen éventuel de la collaboration entre Apple et OpenAI.

Une autre préoccupation future pourrait être la collaboration entre les concurrents qui partagent des partenariats avec la même société d’IA, comme Apple et Microsoft avec OpenAI, a déclaré M. Radic.

« Il est important de veiller à ce que ces entreprises n’échangent pas d’informations sensibles susceptibles de fausser la concurrence », a-t-il poursuivi.

Des questions se posent également sur la manière dont Apple s’assurera que d’autres applications peuvent fonctionner avec ses outils d’IA, en particulier celles qui sont en concurrence avec les siens, et sur la manière dont son IA utilisant les données d’autres applications affectera la façon dont les utilisateurs interagissent avec ces applications. Cela revêt une importance particulière pour les applications qui dépendent des publicités, a confié à Euractiv un avocat s’exprimant sous le couvert de l’anonymat.

Protection des données

Dans sa déclaration, Apple affirme que l’intégration ne compromettra pas la protection des données personnelles des utilisateurs d’Apple OS. OpenAI ne stocke pas les requêtes des utilisateurs et « les adresses IP des utilisateurs sont masquées ».

Mais l’utilisation de telles techniques, comme le masquage des adresses IP, peut être une « zone floue », a expliqué à Euractiv Arnav Joshi, avocat spécialisé dans les technologies chez Clifford Chance. En outre, il est difficile de savoir « si les vraies options permettant d’élever des barrières et de préserver la vie privée sont vraiment viables à grande échelle — d’un point de vue pratique et juridique, je pense que nous sommes en terrain inconnu », a-t-il ajouté.

Daniel Leufer, analyste politique senior chez Access Now, a indiqué à Euractiv qu’Apple « s’est éloigné de ses normes relativement élevées en matière de protection de la vie privée ».

M. Joshi conteste pour sa part ce point de vue : « Apple a de solides antécédents en matière de protection de la vie privée des utilisateurs et base une grande partie de son marketing sur cette question, et sait donc ce qui est en jeu ici ».

Les entreprises ont mis l’accent sur le consentement dans leurs annonces, en précisant que « les utilisateurs d’Apple sont interrogés avant que toute question ne soit envoyée à ChatGPT, ainsi que tout document ou photo, et Siri présente alors la réponse directement ».

Toutefois, l’obtention du consentement ne résout pas tous les problèmes liés au lancement de telles fonctionnalités. Le consentement et les options d’adhésion sont complexes en vertu du règlement général sur la protection des données (RGPD), et ne constituent pas toujours la meilleure approche pour introduire de nouvelles fonctionnalités, estime M. Joshi.

La conformité d’OpenAI avec le RGPD a été irrégulière. L’autorité italienne de protection des données a rouvert une enquête sur l’entreprise en mars et les régulateurs européens de la vie privée ont lancé un groupe de travail dédié à la protection de la vie privée sur ChatGPT l’année dernière.