Allemagne : un procès sur l’interdiction d’un magazine d’extrême droite ravive le débat sur la liberté de la presse

Une bataille judiciaire autour de l’interdiction d’un magazine d’extrême droite controversé met en tension la lutte contre l’extrémisme et la défense de la liberté d’expression.

EURACTIV Allemagne
GettyImages-2218887044-scaled-e1749703677194-2048×1314
Jürgen Elsässer. [Getty Images/Hendrik Schmidt_picture alliance]

Une bataille judiciaire autour de l’interdiction du magazine d’extrême droite Compact met en tension la lutte contre l’extrémisme et la défense de la liberté d’expression.

L’an dernier, les autorités ont interdit la publication, estimant qu’elle servait de « porte-voix clé de la scène d’extrême droite » et portait atteinte à la démocratie en incitant à la haine envers les Juifs, les immigrés et d’autres minorités. Le ministère de l’Intérieur l’a qualifié de pilier dans la diffusion de théories complotistes et de discours incitant à la violence politique.

Le dossier est désormais entre les mains de la Cour administrative fédérale de Leipzig, un tribunal symboliquement lourd, installé dans l’ancien siège de la plus haute juridiction civile et pénale de l’Allemagne nazie.

En Allemagne, l’interdiction pure et simple d’une publication est une mesure rare. L’issue de cette affaire pourrait constituer une décision historique quant à la manière dont le pays traitera à l’avenir les héritiers idéologiques du Troisième Reich.

En attendant le verdict du procès, le magazine a continué à être distribué.

« Renverser le régime »

Fondé par Jürgen Elsässer, ancien journaliste d’une publication d’extrême gauche, Compact est connu pour ses unes provocatrices, ses invités néonazis comme Martin Sellner, et ses appels à des mesures drastiques telles que la « remigration ».

Le magazine s’en prend régulièrement aux élites politiques, comme en témoigne sa une de mai dernier représentant Ursula von der Leyen en tenue militaire sous le titre : « La Dictatrice ».

Avec un tirage d’environ 40 000 exemplaires, des centaines de milliers de vues sur YouTube et un nombre important d’abonnés sur les réseaux sociaux, Compact dépasse les cercles de l’extrême droite. Jürgen Elsässer cherche à atteindre le grand public, et son influence croissante inquiète les autorités.

En juillet dernier, la ministre allemande de l’Intérieur de l’époque, la social-démocrate Nancy Faeser, décidé d’interdire la publication, le qualifiant de « central » dans la popularisation des théories du complot et de la haine contre les minorités et l’accusant de pousser au « renversement de l’ordre politique ».

Jürgen Elsässer lui-même ne s’en cache pas. Il a déclaré que l’objectif de Compact était de « renverser le régime ».

Une affaire complexe

Depuis l’adoption de sa Constitution en 1949, l’Allemagne s’efforce de concilier liberté d’expression et protection contre les dérives extrémistes.

Elle interdit notamment la négation de l’Holocauste et permet de dissoudre les partis et organisations qui menacent l’ordre démocratique. Mais elle ne prévoit pas explicitement l’interdiction de publications et protège la liberté de la presse, ce qui rend la procédure autour de Compact juridiquement délicate.

L’Allemagne a déjà eu recours à des manœuvres juridiques pour interdire des médias jugés dangereux. Le média de propagande russe RT Germany, par exemple, a été fermé en 2022 parce que le diffuseur ne disposait pas de la licence d’État requise.

Dans le cas de Compact, le ministère de l’Intérieur a officiellement interdit l’organisation qui publie le magazine au lieu d’interdire la publication elle-même. Une astuce similaire avait été utilisée en 2017, lorsque le gouvernement a fermé la plateforme d’extrême gauche linksunten.indymedia.

Une décision très attendue

Le verdict, qui pourrait tomber dès ce jeudi, est très attendu, non seulement parce que Compact est beaucoup plus lu que linksunten.indymedia mais également parce qu’il ne fait pas partie de l’appareil de propagande d’une puissance étrangère hostile.

Une confirmation de l’interdiction marquerait un tournant dans la lutte contre l’extrême droite en Allemagne et pourrait servir de précédent dans d’autres affaires, notamment face à la montée du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) ouvertement soutenu par Compact et également menacé d’interdiction.

Jürgen Elsässer et son épouse omniprésente, Stephanie, ont exprimé un optimisme prudent quant à la levée de l’interdiction après le premier jour du procès. Parallèlement à cela, ils tentent de rentabiliser au maximum la marque, notamment en vendant des objets de merchandising.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]