Aide internationale : les enjeux des coupes budgétaires américaines pour l’UE
Les coupes drastiques dans l’aide étrangère opérées par Donald Trump obligent l’UE à repenser son rôle mondial. Un document interne, diffusé parmi les États membres avant l’été et obtenu par Euractiv, montre que Bruxelles pourrait gagner en influence stratégique, mais que cette opportunité s’accompagne de risques pour les programmes de santé et pourrait alimenter la résurgence de Daesh en Syrie.
Lorsque l’administration Trump a supprimé les programmes d’aide étrangère au début de l’année, la position officielle de l’UE était que le bloc « ne peut pas combler le vide laissé par les autres ». En interne, cependant, les responsables de la Commission européenne et du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) affirmaient que le bloc pouvait prendre des mesures, à condition que celles-ci servent les intérêts et les valeurs européennes.
L’orientation prise par les États-Unis, qui ont fourni 14 milliards de dollars d’aide humanitaire en 2024, soit 41 % des contributions mondiales cette année-là, remet en question la « survie du système humanitaire multilatéral », peut-on lire dans le document de travail confidentiel obtenu par Euractiv.
En Afghanistan, par exemple, « le retrait de l’aide américaine devrait avoir des effets profonds sur la stabilité socio-économique du pays », note le document, ajoutant que « la santé et la nutrition restent particulièrement exposées ».
Mais le document avertit que « toute décision visant à combler certaines lacunes dans le financement américain sera prise dans des domaines qui préservent les intérêts de l’UE (tels que la migration, la sécurité et la stabilité) et défendent les valeurs de l’UE ».
La poursuite du retrait américain d’Afghanistan devrait permettre à Bruxelles de devenir l’un des principaux donateurs bilatéraux du pays, « renforçant ainsi son influence stratégique sur les modalités et les priorités de financement ».
Ce n’est pas la seule région du monde où l’UE voit une opportunité dans le retrait américain.
En ce qui concerne les déplacements forcés, notamment en Afrique, le document soutient que le moment est venu de « repenser le modèle des camps/colonies, qui est devenu trop dépendant du financement international ». À cette fin, « l’UE et ses États membres devraient collaborer avec le HCR [l’agence des Nations unies pour les réfugiés, NDLR] et les pays d’accueil afin de promouvoir la libre circulation dans les régions clés (par exemple, la Corne de l’Afrique), l’intégration dans les systèmes nationaux et les réponses urbaines aux déplacements ».
Interrogé sur les mesures qui ont découlé de l’analyse européenne du retrait américain, un diplomate d’un État membre de l’UE, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a répondu : « Nous avons rédigé des documents, en avons longuement discuté, puis avons trouvé d’autres sujets à aborder ».
Contactée par Euractiv à ce sujet, la Commission n’a pas répondu avant la publication de cet article.
L’ampleur du vide laissé
Le document de travail rend compte de l’ampleur de l’impact de la décision de Donald Trump de démanteler l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).
En Syrie, le document prévient que « sans un soutien international soutenu, la gestion et la sécurité des camps accueillant les détenus de l’État islamique d’Irak et de Syrie [ou État islamique d’Irak et du Levant, EIIL (ISIS selon l’acronyme anglais)] et leurs familles seront affectées, avec le risque d’une résurgence de l’EIIL ».
En ce qui concerne les crises au Soudan et au Yémen, le document note que l’USAID a financé, par l’intermédiaire du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), environ 80 à 100 % de l’approvisionnement en aliments thérapeutiques prêts à l’emploi (ATPE), des denrées alimentaires de base riches en calories utilisées pour lutter contre la malnutrition.
« Si l’approvisionnement n’est pas maintenu et que les stocks s’épuisent, environ 20 % des enfants souffrant de malnutrition sévère risquent de mourir en l’absence de traitement », note le document.
En matière de santé, l’UE « subit des pressions de la part de ses partenaires internationaux » pour aider à combler les lacunes dans la lutte contre le virus de la variole du singe, et les taux de mortalité liés au paludisme devraient augmenter. « On estime à 15 millions le nombre de cas supplémentaires et à 700 000 le nombre de décès, principalement parmi les enfants et les jeunes femmes », peut-on encore lire dans le document.
En matière de climat, les services de l’UE écrivent qu’il « existe […] un risque que les financements climatiques soient détournés/suspendus des technologies propres et des sources d’énergie renouvelables au profit de l’extraction de combustibles fossiles et que les principaux acteurs (institutions financières et investisseurs) à l’échelle mondiale ne considèrent plus ce domaine comme attractif pour les investissements ».
Le document présente également une évaluation des motivations de l’administration Trump. Par exemple, les fonctionnaires de la Commission ont estimé que les États-Unis étaient peu susceptibles de quitter l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en raison des « forts intérêts agro-industriels américains ».
Moyens et méthodes
Bruxelles a pris des mesures concrètes en réponse aux coupes budgétaires américaines, en réaffectant et en anticipant certaines ressources, et en puisant dans sa réserve d’aide annuelle prévue dans le budget 2021-2027 de l’Union pour les imprévus et les urgences.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a récemment annoncé une initiative mondiale pour la résilience sanitaire afin de lutter contre « la désinformation qui menace les progrès mondiaux dans tous les domaines, de la rougeole à la polio ». Le document de la Commission ne contient cependant aucune information à ce sujet.
Mais même si l’UE voulait combler les lacunes laissées par les États-Unis, les agences d’aide européennes sont paralysées par les coupes dans leurs propres budgets. Des poids lourds comme l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique et la Commission elle-même ont annoncé des réductions drastiques de leurs dépenses d’aide ces dernières années.
Le document de travail reconnaît le problème et suggère que la réponse à la diminution des fonds réside dans une meilleure communication.
« Étant donné que certains États membres envisagent ou annoncent des réductions importantes de leurs budgets d’aide, il est nécessaire d’élaborer et de déployer un discours fort de l’UE, en utilisant des exemples concrets de soutien efficace et d’action climatique (y compris dans le cadre de la stratégie “Global Gateway”). »
Global Gateway désigne la nouvelle stratégie de la Commission pour son budget d’aide, conçue pour « réduire les risques » liés aux investissements privés — idéalement européens — à l’échelle mondiale.
La Commission a profité de la révision de son budget à mi-parcours de l’année dernière, ainsi que des instructions des dirigeants européens visant à réduire de 2 milliards d’euros les dépenses de développement, pour réduire considérablement les allocations spécifiques à chaque pays pour presque toutes les nations qui reçoivent une aide de l’UE.
Une grande partie des fonds a plutôt été regroupée dans des enveloppes d’investissement régionales, destinées à garantir les banques de développement de l’Union contre les pertes lorsqu’elles investissent dans des marchés plus avancés.
La direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes (DG ECHO) de la Commission s’est opposé à cette mesure, arguant que les réductions accordées à des pays comme la République centrafricaine (-73 %), le Togo (-48 %) et le Malawi (-45 %) violaient le propre règlement de l’exécutif européen, qui oblige la Commission à donner la priorité aux pays « les plus nécessiteux ».
Mais ces arguments ont été rejetés par le bureau d’Ursula von der Leyen l’année dernière et les changements ont été adoptés.
En conséquence, si la dernière analyse des services de l’UE reconnaît que les réductions américaines entraîneront des déficits de financement pour les pays fragiles dans les domaines de l’État de droit, des droits de l’Homme, de la sécurité et des migrations, elle ajoute qu’en raison des réductions opérées par la Commission elle-même, « l’UE ne sera généralement pas en mesure de combler ces déficits ».