Agriculture : les grands chantiers du quinquennat à venir pour Emmanuel Macron

Fraîchement réélu, Emmanuel Macron est attendu au tournant par le monde agricole. Avec la guerre en Ukraine et le virage productiviste, les nouveaux engagements écologiques et autres promesses de campagnes, le quinquennat s’annonce mouvementé. Focus sur trois grands chantiers à venir.

Euractiv France
France’s President Emmanuel Macron visits International Agriculture Fair in Paris
Le président français Emmanuel Macron lors d'un discours en compagnie de représentants du monde agricole lors de sa visite au Salon international de l'agriculture à Paris, le 26 février 2022. [EPA-EFE/LUDOVIC MARIN / POOL MAXPPP OUT]

Fraîchement réélu, Emmanuel Macron est attendu au tournant par le monde agricole. Avec la guerre en Ukraine et le virage productiviste consécutif, les nouveaux engagements écologiques et autres promesses de campagnes, le quinquennat s’annonce mouvementé pour le secteur. Focus sur trois grands chantiers à venir.

La « loi d’orientation d’avenir pour le renouvellement des générations »

C’est un véritable défi que la France va devoir surmonter ces prochaines années. Rappelons qu’un agriculteur sur deux prendra sa retraite dans dix ans. La crise démographique est déjà bien amorcée et ne fera que s’accentuer.

Lors du Salon de l’agriculture en février dernier, le candidat d’alors Emmanuel Macron avait annoncé vouloir lancer une grande « loi d’orientation et d’avenir pour assurer le renouvellement des générations, la formation et l’installation des jeunes agriculteurs ». Plus récemment, lors du Grand oral des candidats à la présidentielle organisé par la FNSEA, il annonçait vouloir recruter 20 000 jeunes par an, contre 12 à 14 000 aujourd’hui.

Si le contenu de ce projet de loi est encore flou, il contiendra notamment des mesures pour faciliter l’accès au foncier des nouveaux arrivants. Le portage foncier, par exemple, devrait y figurer. Ce dispositif, réclamé par de nombreuses associations, considérée comme « indispensable » par le Conseil économique, social et environnemental, consiste à prendre en charge, par des structures publiques, l’achat de la terre pour un jeune en attendant qu’il s’installe, avant de lui revendre lorsqu’il sera en capacité de payer.

« Si l’arrivant peut être porté par des structures alternatives au moins au départ c’est une bonne chose » reconnaît Jérémy Decerle (Renew) à EURACTIV. Le député européen, proche du gouvernement actuel, soutient cette loi.  « Il faut continuer à améliorer les dispositifs existants d’accompagnement à l’installation, basés à la fois sur des aides comme la dotation jeune agriculteur (DJA) mais aussi sur l’accompagnement humain, la formation et la technique. Ce qui est rassurant c’est que 98 % des jeunes qui bénéficient de ces dispositifs sont encore en activité 5 à 10 ans après, donc il y a déjà des résultats. Dans la prochaine loi il faudra nettoyer, toiletter, améliorer tout cela pour être encore plus performant » explique-il.

Pour l’eurodéputé Benoît Biteau (EELV), qui n’attend rien de ce texte, ce sont les aides aux surfaces le problème. « On a tous les indicateurs. Si on se réfère au rapport de la Cour des comptes européenne de 2019, il explique que cette concentration des structures agricoles est à l’origine du non renouvellement des générations. Tant qu’on va distribuer par unité de surface, on va favoriser les grosses structures et encourager l’agrandissement des structures. »

Dans leur livret à destination des candidats à l’élection présidentielle, le syndicat Jeune Agriculteurs (JA), très sensible à cette question, demande pour le quinquennat à venir « d’aller plus loin et de créer les conditions pour former et installer 150 000 chefs d’exploitation ».

La « troisième révolution agricole »

« La troisième révolution agricole, celle de l’agriculture durable, est en marche. Pour que notre agriculture puisse continuer de se réinventer, nous poursuivrons nos investissements. 3 milliards d’euros dans le cadre de notre plan de relance et de France 2030 » avait twitté le président-candidat lors du Salon de l’agriculture. Après la révolution mécanique et la révolution chimique au XXe siècle, Emmanuel Macron veut engager la France et l’Europe dans une nouvelle ère basée sur le triptique : numérique, robotique, génétique.

Derrière le slogan, l’idée est de profiter du plan d’investissement « France 2030 », doté de 30 milliards d’euros, pour stimuler l’innovation. Jérémy Decerle y voit la clé du progrès, sans quoi « on ne réussira pas ». « C’est une source d’alternative à des choses, comme les produits chimiques, qu’on aimerait réduire et dont on voudrait même se séparer. Cela nous servira pour aller chercher les ambitions environnementales » assure d’eurodéputé.

Emmanuel Macron l’annonçait lui-même lors de la présentation du plan France Relance. Cette révolution permettra de « sortir de certains pesticides, de sortir de certaines pratiques, pour aussi améliorer la qualité de vie et améliorer la productivité ».

De leur côté, les associations écologistes, comme Greenpeace, voient ces « technologies de ruptures » comme une fuite en avant qui « perpétue la logique productiviste du modèle agricole dominant, qui soutient l’industrialisation délétère de notre agriculture. »

Numérique, robotique, génétique… « Quand est-ce qu’on parle d’agriculture ? » s’interroge à son tour Benoît Biteau. « La réponse génétique c’est le paysan qui la détient. Là c’est plus de pouvoir aux semenciers, c’est l’homogénéisation, la standardisation, on est aux antipodes de la réponse paysanne, surtout dans le contexte de changement climatique qui exige une adaptation. »

Pourtant, cette troisième révolution agricole est pleine de promesse. Réduction des émissions de méthane dans les abattoirs, nouvelles variétés résistantes à la sècheresse… la recherche prépare déjà l’avenir de l’agriculture, « saine, durable et traçable ».

Promesses aussi concernant les NBT pour « New Breeding Technologies », une technologie offrant la possibilité d’accélérer la sélection végétale. Ces « nouveaux OGM », appelation visant plutôt le produit des NBT, et non l’outil, suscitent de vifs débats qui devraient s’accentuer dans les années à venir. Les NBT pourraient en effet contourner la réglementation de 2001 sur les OGM. Emmanuel Macron souhaiterait porter ces questions au niveau européen afin d’instaurer un cadre réglementaire.

« Les variétés adaptés à la sècheresse n’existeront pas dans les 20 prochaines années », explique Benoît Biteau en mettant en avant sa casquette d’ancien généticien, lequel considère cette dynamique comme un cheval de Troie de l’agro-business dans l’agriculture française. « Ce sont des fausses promesses. Les seuls OGM qui existent, ce sont des OGM à pesticides, tolérants aux molécules comme le glyphosate ou qui produisent eux-mêmes des pesticides. »

Des avertissement que Jérémy Decerle balaie d’un revers de la main : « Plutôt que dire c’est dangereux ou pas, on a besoin de réponses. Si dans les NBT ont trouve des solutions, mettons les moyens pour s’assurer que les attentes sanitaires seront respectées, et ensuite allons-y. Cessons de passer des années à se poser des questions. »

La planification écologique

« La politique que je mènerai dans les cinq ans à venir sera écologique ou ne sera pas » lors de son discours d’entre-deux-tours, le président-candidat a donné la couleur de son mandat s’il était réélu : verte. Il souhaite en effet aller « beaucoup plus loin » que lors du premier quinquennat.

Un appel du pied aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, privé du second tour, à qui Emmanuel Macron a repris un élément phare de son programme : la planification écologique.

Si cette planification écologique devrait logiquement concerner l’agriculture, celle-ci semble être la grande oubliée, du moins dans la communication d’Emmanuel Macron. « Alors que c’est le secteur le plus stratégique notamment sur la baisse des gaz à effet de serre, explique le député vert. Surtout, l’agriculture porte un éventail de solutions dans l’atténuation du réchauffement climatique ».

S’il veut atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 comme il s’était engagé à le faire en 2017, il devra mobiliser les leviers agricoles, deuxième secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre en France.

Des efforts ont été entrepris durant le premier quinquennat sur le développement de la culture des légumineuses (qui captent les gaz à effet de serre), la création du Label Bas Carbone, le soutien à la modernisation de l’agriculture… « On a déjà fait déjà beaucoup de chose sur ces questions » souligne Jérémy Decercle, reconnaissant que l’agriculture joue un rôle majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Reste à savoir si Emmanuel, Macron maintiendra le cap prévu par le Pacte Vert européen, en particulier la stratégie « de la ferme à la fourchette », dont l’ambition est de réduire de 50% les pesticides à l’horizon 2030, les engrais de 20% à même échéance. Des objectifs remis en question avec la guerre en Ukraine et la volonté de « produire plus ». Le Président avait rappelé que ce modèle reposait « sur un monde d’avant-guerre en Ukraine ».

Pour Jérémy Decercle, les objectifs restent « tenables », à condition de faire confiance aux agriculteurs et en développant les innovations telles que les NBT.

Depuis on en sait un peu plus sur la configuration de cette planification. Emmanuel Macron nommera un Premier ministre « directement chargé de la planification écologique« , appuyé par deux autres nouveaux ministres. Un « ministre de la planification énergétique« , qui « aura pour mission de faire de la France la première grande nation à sortir du pétrole, du gaz et du charbon« . Et un ministre « chargé de la planification écologique territoriale » qui, dans un « agenda de décentralisation massive« , va œuvrer pour « changer nos moyens de se déplacer au quotidien« 

https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentation/special_report/pac-les-jacheres-menacees-depuis-les-debuts-de-la-guerre-en-ukraine/

Cette prise en charge de l’écologie à la tête du gouvernement réjouit plutôt le député Benoît Biteau. « Je fais partie des gens pour qui l’écologie, pour être efficace, doit avoir une approche globale et une vision à long terme. C’est donc du ressort du Premier ministre de garantir que toutes les politiques publiques engagées soient évaluées dans le cadre d’une approche globale. Donc c’est plutôt une bonne nouvelle » convient-il.

PAC, glyphosate, gestion des risques

Architecte du plan stratégique national (PSN), déclinaison nationale de la PAC, le gouvernement d’Emmanuel Macron doit maintenant le finaliser en répondant aux remarques adressées par la Commission Européenne en mars dernier. La suite des opérations ? Après quelques échanges supplémentaires, une version définitive doit être arrêtée à l’automne pour une application du PSN début 2023. Comme nous le disions recemment, à part quelques ajustements réglementaires, le fond du dossier ne devrait pas changer outre mesure.

Emmanuel Macron est attendu au tournant sur de nombreux dossier : intensification du plan protéines végétales, renforcement de la loi Égalim 2 protégeant les revenus des agriculteurs, mise en place des clauses miroirs (standards à l’importation), chèque alimentation pour les foyers modestes…

Benoît Biteau attend avec impatience sa décision sur le glyphosate, qui sera « un marqueur de sa sincérité ». En effet, le président s’était engagé à l’interdire pour 2020, avant d’admettre « ne pas avoir réussi ».

Pour Jérémy Decerle, un des gros sujets de la fin du précédent quinquennat est la gestion des risques, alors que depuis deux ans les exploitations sont fortement affectées par le gel et autres maladies dévastatrices comme le mildiou. « Face à ces aléas dévastateurs, il faut apporter du soutien comme des outils assuranciels performants » conclu le député.

Il y a du pain sur la planche.