Adhésion à l’UE : les vols Moscou-Tbilissi impactent la candidature de la Géorgie

Pour certains, la reprise du trafic aérien direct entre Moscou et Tbilissi risque de compromettre les perspectives d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne. D’autres estiment toutefois que cette évolution pourrait jouer en leur faveur.

EURACTIV.com depuis Tbilissi
First flight of Russian airline Azimuth arrives in Georgia amid protests
Ces derniers mois, la Géorgie a tenté de trouver un équilibre entre le rapprochement avec la Russie et sa volonté d’adhérer à l’UE. Cependant, le gouvernement du Premier ministre Irakli Garibashvili a été accusé de chercher à saper l’intégration européenne de la Géorgie et de courtiser le Kremlin. [EPA-EFE/ZURAB KURTSIKIDZE]

Pour certains, la reprise récente du trafic aérien direct entre Moscou et Tbilissi risque de compromettre les perspectives d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne. D’autres estiment toutefois que cette évolution pourrait jouer en leur faveur.

Ces derniers mois, la Géorgie a tenté de trouver un équilibre entre le rapprochement avec la Russie et sa volonté d’adhérer à l’UE. Cependant, le gouvernement du Premier ministre Irakli Garibashvili a été accusé de chercher à saper l’intégration européenne de la Géorgie et de courtiser le Kremlin.

En juin dernier, les dirigeants européens ont décidé de ne pas accorder à la Géorgie le statut de candidat à l’adhésion, alors qu’ils l’ont fait pour l’Ukraine et la Moldavie. En revanche, ils ont exhorté Tbilissi à réformer son système judiciaire et électoral, à améliorer la liberté de la presse et à réduire le pouvoir des oligarques.

Le mois dernier, Tbilissi a salué la décision de la Russie de lever l’interdiction des vols directs avec la Géorgie, en vigueur depuis quatre ans, et de supprimer l’obligation de visa pour les Géorgiens se rendant en Russie, en vigueur depuis des décennies.

Il n’y a pas eu de liens diplomatiques officiels entre les deux pays depuis que la Russie a envahi la Géorgie en 2008, suite à des années de tensions liées à l’orientation pro-occidentale de Tbilissi.

Toutefois, la reprise des vols entre les deux pays intervient alors que l’invasion russe en Ukraine est entrée dans sa deuxième année et que les États membres de l’UE ont interdit tous les vols à destination de la Russie.

Cette décision a provoqué des protestations de l’opposition à Tbilissi, et la présidente Salomé Zourabichvili, en conflit avec le gouvernement, a appelé au boycott de la compagnie nationale Georgian Airways.

Les ambassadeurs de l’UE accrédités en Géorgie ont rencontré lundi (29 mai) le vice-premier ministre et ministre de l’Économie, Levan Davitashvili, afin de lui présenter une initiative sur la reprise des vols entre la Géorgie et la Russie.

« Nous avons exprimé la préoccupation et les regrets de l’UE concernant la reprise des vols entre la Géorgie et la Russie. Cette décision va à l’encontre de la décision de l’UE de ne pas avoir de vols à destination de la Russie et de faire pression sur elle », a expliqué l’ambassadeur de l’UE en Géorgie, Pawel Herczyński, aux journalistes à l’issue de la réunion.

De nombreux Géorgiens s’opposent à tout rapprochement avec Moscou, dont les troupes occupent deux régions géorgiennes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, qui représentent environ un cinquième du territoire du pays.

D’autres se montrent plus ouverts à l’idée, et le gouvernement géorgien s’est efforcé ces dernières années d’améliorer ses relations avec Moscou, refusant par exemple d’imposer des sanctions à la Russie en raison de la guerre en Ukraine.

M. Davitashvili a déclaré qu’il avait assuré aux envoyés de l’UE que les compagnies aériennes soumises aux sanctions de l’UE ne desserviraient pas cette route et que tous les passagers russes feraient l’objet d’un contrôle approfondi.

En outre, il a souligné que la Géorgie partage une frontière avec la Russie et « se trouve dans un contexte différent de celui des États membres » de l’UE.

Un autre point abordé lors de la réunion a été le respect global par la Géorgie des sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie.

« Nous avons fait savoir que nous les respections pleinement, tant au point de contrôle de Lars [à la frontière avec la Russie] que dans les aéroports de notre pays », a déclaré M. Davitashvili.

« Les pays européens ont continué à commercer avec la Russie, même après le début des combats en Ukraine. Certains d’entre eux ont intensifié leurs échanges, d’autres les ont réduits », a ajouté M. Davitashvili.

Alignement de la politique étrangère

L’UE a déclaré au début du mois qu’elle regrettait que la Géorgie reprenne ses vols vers la Russie à un moment où elle a pour sa part décidé de fermer son espace aérien aux avions russes.

« Cette dernière décision des autorités géorgiennes suscite des inquiétudes quant au parcours de la Géorgie vers l’UE et à son engagement à s’aligner sur l’UE en matière de politique étrangère, conformément à l’accord d’association UE-Géorgie », a affirmé Peter Stano, principal porte-parole de l’UE en matière d’affaires étrangères.

« Malheureusement, le taux d’alignement de la Géorgie sur les décisions et déclarations de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l’UE est passé de 44 % l’année dernière à seulement 31 % depuis le début de l’année », a souligné M. Stano.

Les fonctionnaires de l’UE ont également comparé les taux d’alignement de la Moldavie et de la Géorgie sur les décisions et déclarations de politique étrangère et de sécurité de l’UE. Chișinău se trouve dans une situation similaire à celle de Tbilissi vis-à-vis de la Russie, mais l’alignement du pays est passé d’environ 54 % l’année dernière à 72 % depuis le début de l’année.

Le taux de la Géorgie chute depuis trois ans, passant de 61 % en 2020 à 53 % en 2021, 44 % en 2022 et 31 % au mois de mai de cette année.

Pas d’impact négatif sur le processus d’adhésion

La Commission européenne devrait publier son évaluation annuelle des progrès de la Géorgie plus tard cette année, avec une présentation orale des douze priorités de réforme de l’exécutif de l’UE attendue en juin et le paquet d’élargissement formel à l’automne.

Le ministre géorgien des Affaires étrangères, Ilia Darchiashvili, a déclaré à EURACTIV le mois dernier que son pays avait mis en œuvre 80 % des recommandations de la Commission européenne pour obtenir le statut de candidat à l’UE.

Toutefois, même si la Commission européenne devait donner son feu vert à l’octroi du statut de candidat, il reviendrait ensuite aux dirigeants de l’UE de prendre une décision sur la question.

Les responsables du parti de centre gauche au pouvoir, Rêve géorgien (KO-DS), affirment toutefois qu’ils pensent que la situation pourrait jouer en leur faveur.

« Nous devons étudier pourquoi les Russes ont fait cela [lever l’interdiction] maintenant : c’est précisément pour nuire à la réputation de la Géorgie », a déclaré à EURACTIV à Tbilissi le président de la commission des Affaires étrangères du Parlement géorgien, Nikoloz Samkharadze (Rêve géorgien).

« Je suis encore plus confiant dans [l’obtention par la Géorgie du statut de candidat à l’UE] après la décision russe, car je pense que les Russes ont également senti que la Géorgie allait obtenir un statut différent », a-t-il déclaré lorsqu’on lui a demandé si la reprise des vols entre les deux capitales menaçait les perspectives européennes du pays.

« La Russie voit maintenant que la Géorgie se rapproche d’un lancement potentiel des négociations avec l’UE sur l’adhésion, et elle veut saper la voie vers l’Europe de la Géorgie », a déclaré M. Samkharadze.

Tbilissi s’attend vraisemblablement à ce que Bruxelles lui accorde le statut de candidat afin de signaler qu’elle ne se laisse pas distraire par ce qui pourrait simplement être une provocation russe.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]