Accord UE-Mercosur : les contradictions de l’UE sur les questions stratégiques essentielles
Selon un éminent spécialiste de l’agriculture et de la géopolitique, l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur révèle l’attitude contre-productive de l’Europe vis-à-vis de l'Amérique du Sud, en plus de symboliser la méfiance croissante des citoyens à l’égard des élites européennes.
Pour Sébastien Abis, spécialiste de la géopolitique de l’alimentation, les débats sur l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur nuisent à l’influence de l’Europe en Amérique du Sud, et symbolisent la méfiance croissante des citoyens à l’égard des élites européennes.
L’accord entre l’UE et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) prévoit la création de l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde — un marché de plus de 700 millions de consommateurs — en supprimant les droits de douane pour les principales industries exportatrices de l’UE, comme l’automobile ou les produits chimiques et pharmaceutiques.
La finalisation de cet accord de libre-échange avec le bloc sud-américain, le 6 décembre à Montevideo, a cependant déclenché une forte opposition au sein du monde agricole européen et de l’industrie agroalimentaire du continent.
L’accord est en effet loin de faire l’unanimité. Les divisions sont manifestes non seulement entre les États membres — avec le rejet catégorique de l’accord par la France et la Pologne — mais aussi au sein des pays eux-mêmes — où des partis en Belgique, en Italie et aux Pays-Bas affichent leurs inquiétudes.
Comme l’a clairement indiqué Kaja Kallas, la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, la finalisation de cet accord commercial, 25 ans après le début des négociations, répond à la fois à des enjeux géopolitiques et économiques, alors que l’influence de la Chine ne cesse de croître en Amérique du Sud.
L’UE a peut-être manqué le coche, explique à Euractiv Sébastien Abis, auteur et chercheur en géopolitique alimentaire.
« Nous passons à côté de l’essentiel : le Brésil et la Chine collaborent fortement en ce qui concerne l’agriculture et le commerce alimentaire. En comparaison, l’accord [du Mercosur] avec l’Europe représente une part moindre », explique le chercheur. Au sein de la « militarisation du commerce », poursuit-il, l’agriculture et l’alimentation constituent des « atouts stratégiques ».
« Nous ne sommes pas les seuls partenaires des pays d’Amérique du Sud. L’UE devrait considérer le monde tel qu’il est aujourd’hui, et non tel qu’il était il y a 25 ans. »
Un monde dans lequel les puissances mondiales se déplacent comme des hippopotames : rapides, agressives et polygames, selon Sébastien Abis.
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Danser avec les hippopotames
Ces hippopotames, comme le Brésil, la Chine et probablement les États-Unis de Donald Trump, « entretiennent un réseau de partenariats et peuvent rompre brusquement leurs liens ou en forger de nouveaux », souligne Sébastien Abis.
Selon lui, les Européens font souvent preuve de naïveté et d’inconfort face à ce genre de relations fluctuantes, ce qui les expose au risque d’être « mangés » dans un environnement concurrentiel. Pourtant, l’excédent commercial de l’UE dans le secteur agroalimentaire fait d’elle une puissance potentielle, ce que ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent revendiquer.
Cet excédent commercial devrait conférer à l’Europe un avantage stratégique en matière d’exportations agroalimentaires, renforcé par la diversité et le volume des produits agricoles résultant de l’élargissement de l’UE. « Si nous pouvions aborder l’Ukraine avec le même état d’esprit, nous reconnaîtrions son important potentiel », ajoute-t-il.
Cependant, le manque d’unité des pays de l’UE en matière de politique étrangère signifie qu’elle « perd des marchés » face à « la stratégie de l’hippopotame de ses concurrents », explique le chercheur.
Sébastien Abis note aussi que le traité du Mercosur est le symbole de la méfiance croissante des citoyens à l’égard des élites européennes. « Certaines parties prenantes exposent des affirmations exagérées sur l’impact du traité, qui se traduisent in fine par un manque de confiance plus large au niveau national », souligne-t-il.
« Ce scepticisme est compréhensible, étant donné les stratégies fluctuantes de l’UE. Si nous changeons continuellement d’approche, nous risquons d’éroder notre crédibilité tant au niveau national qu’international. »
L’Union semble également ignorer la nécessité de combler les lacunes concernant trois « vulnérabilités importantes », ajoute Sébastien Abis : les engrais, les produits de la mer — dont l’UE est un importateur net — et la biomasse.
Cette dernière — l’extraction de matériaux, de combustibles et d’énergie à partir de l’agriculture et des forêts — sera au cœur de la prochaine conférence sur le climat (COP), organisée par le Brésil en novembre 2025.
Le « Pacte pour une industrie propre » de l’UE, qui doit être présenté par la Commission européenne le 26 février, « doit prendre en compte ces forces et ces faiblesses », conclut Sébastien Abis.
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[Édité par Anna Martino]