Accord UE-Indonésie : quand la géopolitique prime sur la déforestation

L’UE a conclu mardi 23 septembre un accord commercial avec l’Indonésie. Au-delà de la réduction des barrières douanières, ce pacte traduit une volonté stratégique : renforcer l’ancrage européen en Asie du Sud-Est et sécuriser l’accès à des ressources clés, quitte à reléguer au second plan les engagements environnementaux de l’UE sur la déforestation.

/ EURACTIV.com
Prabowo Subianto – Ursula von der Leyen hold joint press conference in Belgium
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors d'une conférence de presse avec le président indonésien Prabowo Subianto, à l'issue d'une réunion bilatérale à Bruxelles, le 13 juillet 2025. [Getty Images/Dursun Aydemir_Anadolu]

Cet accord, signé à Bali, met fin à près de dix ans de négociations pour un partenariat économique global avec l’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé au monde et l’une des économies émergentes les plus dynamiques. Il intervient dans un contexte économique tendu, marqué par la récente décision de l’ancien président américain Donald Trump d’imposer des droits de douane à l’Indonésie et à l’UE.

Pour Bruxelles, il s’agit surtout d’une avancée stratégique. Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, cherche à consolider les liens avec les principaux partenaires asiatiques de l’UE. Après des accords signés avec Singapour et le Vietnam, l’UE a ouvert des discussions avec la Thaïlande et les Philippines, tout en essayant de progresser vers la conclusion d’un accord avec l’Inde.

Avec l’accord avec l’Indonésie, l’UE espère que la réduction des droits de douane prévue (jusqu’à 98 %) permettra de multiplier les 27,3 milliards d’euros d’échanges bilatéraux enregistrés en 2024.

Pour les experts, l’accord est particulièrement avantageux pour Jakarta.

« C’est de loin l’accord de libre-échange le plus ambitieux que les Indonésiens aient jamais conclu », explique Hosuk Lee-Makiyama, directeur du Centre européen d’économie politique internationale (ECIPE) et ancien diplomate. Il souligne que les concessions obtenues vont plus loin que celles faites aux pays du Mercosur.

Mais derrière les chiffres et l’ouverture commerciale, les conflits autour des règles de durabilité de l’UE, des importations d’huile de palme et des matières premières continuent de ternir les relations entre Jakarta et Bruxelles. Et il reste à voir si une signature de l’accord suffira à apaiser les préoccupations.

L’huile de palme, un sujet sensible

L’Indonésie est le premier producteur mondial d’huile de palme, utilisée dans des produits du quotidien allant des biscuits aux cosmétiques en passant par les biocarburants. Mais sa culture est accusée de contribuer massivement à la déforestation, ce qui ternit son image dans l’UE.

« Cet accord renforce un modèle extractif qui a déjà causé d’immenses dégâts aux forêts indonésiennes », déplore Perrine Fournier, militante chez FERN, une ONG spécialisée dans la politique forestière.

Le texte signé prévoit l’entrée en franchise de droits de certaines quantités d’huile de palme. Perrine Fournier regrette que cette concession de Bruxelles ne soit « pas liée à des exigences de durabilité ».

Or, malgré des progrès notables, la culture du palmier à huile reste l’un des moteurs majeurs de la déforestation, selon plusieurs ONG internationales et des organisations indonésiennes.

La signature de l’accord avec Jakarta intervient par ailleurs à quelques mois de l’entrée en vigueur du règlement européen contre la déforestation (EUDR), prévue pour le 30 décembre. Cette nouvelle législation imposera aux importateurs de prouver que leurs produits agricoles — dont l’huile de palme, le café, le caoutchouc et le cacao — ne sont pas liés à la destruction des forêts, grâce à des données de traçabilité.

De nombreux acteurs indonésiens estiment ne pas disposer des moyens techniques et financiers pour se conformer à cette règlementation. L’accord signé mardi ne devrait pas répondre à leurs craintes, des diplomates indonésiens ayant confié à Euractiv que l’accord ne traiterait pas directement de la conformité à l’EUDR.

Tensions sur l’énergie et les matières premières

Les contentieux ne se limitent pas à l’huile de palme. Depuis plusieurs années, l’UE et l’Indonésie s’affrontent aussi sur les biocarburants et le nickel.

En 2019, Bruxelles a restreint les importations de biocarburants indonésiens, accusés d’être subventionnés d’une manière qui fausse la concurrence. Des droits de douane pouvant atteindre 18 % ont alors été imposés. L’Indonésie a contesté la décision devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et a obtenu gain de cause, l’organisation jugeant les mesures européennes discriminatoires.

« L’UE ne fera pas appel. L’OMC a clairement établi que les droits de douane de l’UE étaient discriminatoires », note Hosuk Lee-Makiyama.

L’autre grand dossier sensible concerne le nickel. L’Indonésie possède certaines des plus grandes réserves mondiales de nickel, une matière première essentielle à la production de batteries, aux énergies renouvelables et aux technologies de défense et spatiales.

Or, depuis 2014, Jakarta limite ses exportations afin de développer sa propre filière de transformation. Une politique que l’UE combat depuis longtemps. Cette fois, l’OMC a tranché en faveur de Bruxelles, mais l’Indonésie a décidé de faire appel. Toutefois, comme l’organe d’appel de l’OMC est actuellement paralysé après que les États-Unis ont bloqué la nomination de nouveaux juges, l’affaire est indéfiniment suspendue.

La volonté de l’UE de garantir son accès au nickel s’inscrit dans le cadre d’une initiative plus large visant à « réduire les risques » pour les chaînes d’approvisionnement européennes vis-à-vis de la Chine, qui maintient son emprise sur le raffinage et l’extraction de nombreux minéraux nécessaires à la transition écologique.

Implications sécuritaires de l’accord

Au-delà de l’économie, l’accord avec l’Indonésie s’inscrit dans une logique stratégique. L’UE cherche à renforcer ses partenariats dans l’Indo-Pacifique afin de contrebalancer l’influence de Pékin.

« L’Indonésie […] est l’une des pierres angulaires de la sécurité Indo-Pacifique », souligne Hosuk Lee-Makiyama. « Ils ne veulent pas mettre tous leurs œufs dans le même panier, ce qui revient en fin de compte à contenir la Chine. »

Lizza Bomassi, de l’Institut d’études de sécurité de l’UE, explique à Euractiv que cet accord pouvait offrir à l’Indonésie une « option viable » face à la Chine. « Une présence visible et active de l’UE est essentielle à cet égard », selon elle.

En outre, des accords importants ont déjà été conclus dans le secteur de la défense par le passé.

Lors de la visite du président français Emmanuel Macron en Indonésie fin mai, Jakarta avait renforcé ses liens avec Paris en prévoyant de commander des avions de combat Rafale, des sous-marins, des frégates légères et des radars Thales pour un montant de plusieurs milliards d’euros. Jakarta devrait recevoir le premier de ses 42 avions de combat français début 2026, tandis que l’Indonésie a conclu un accord pour la construction de deux sous-marins sous la supervision du groupe français Naval Group.

Ces intentions montrent que l’Indonésie considère la France comme un partenaire dans son système de sécurité et de défense, note Hosuk Lee-Makiyama.

Les relations en matière de défense peuvent également rendre un accord commercial plus acceptable pour des pays comme la France, qui a été parmi les principaux opposants aux politiques de libre-échange de Bruxelles ces dernières années.

« Un tel accord de libre-échange vise à montrer un engagement crédible dans une région où l’économie et la sécurité vont de pair », explique Lizza Bomassi.

Difficultés à venir

La signature de l’accord n’est qu’une première étape. Celui-ci doit désormais être ratifié par les institutions européennes et le parlement indonésien.

À Bruxelles, la Commission pourrait dissocier les aspects purement commerciaux du reste du texte pour accélérer le processus. Il suffirait alors d’une majorité qualifiée au Conseil (15 États membres représentant 65 % de la population) et d’un vote favorable au Parlement européen.

Côté indonésien, l’approbation passera par une série d’audiences en commission, de consultations et un vote en plénière dont l’issue reste incertaine, ainsi que par des « retards de traduction » similaires à ceux qui se produisent à Bruxelles, prévoit l’ECIPE.

Par ailleurs, comme le rappelle le groupe de réflexion, les sensibilités politiques et la pression des agriculteurs, opposés aux exigences de durabilité, pourraient également ralentir le processus. Si aucun accord de libre-échange indonésien n’a été rejeté à ce jour, certains ont mis plusieurs années avant d’entrer en vigueur. L’accord avec la Corée du Sud avait nécessité près de deux ans, celui avec l’Associaltion européenne de libre-échange (ALE ; Norvège, Suisse, Islande) trois ans.

« Leur parlement est tout aussi chaotique que le nôtre et leurs agriculteurs tout aussi en colère », conclut Hosuk Lee-Makiyama.

(asg)