Transition verte : « L’idéal serait un prix mondial du carbone », affirme la directrice d'Europe Jacques Delors
Alors que se clôt le Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, Geneviève Pons revient pour EURACTIV France sur l'urgence de réformer les institutions internationales afin de mieux accompagner les pays vulnérables dans leurs transitions économique et écologique.
Alors que se clôt le Sommet pour un nouveau pacte financier mondial à Paris, Geneviève Pons revient pour EURACTIV France sur l’urgence de réformer les institutions internationales afin de mieux accompagner les pays vulnérables dans leurs transitions économique et écologique.
Geneviève Pons, spécialiste des enjeux environnementaux, est directrice générale du think-tank Europe Jacques Delors, membre du réseau des Instituts Jacques Delors. Ancienne conseillère de Jacques Delors, elle fut directrice juridique de l’Organisation internationale du travail (OIT) et directrice du bureau européen du World Wide Forum (WWF).
Que peut-on attendre de ce Sommet pour un nouveau pacte financier mondial ?
Ce sommet met le doigt sur un des problèmes majeurs de notre époque, à savoir les inégalités d’impact et de moyens face au changement climatique.
Si ce sommet n’avait pas vocation à prendre des décisions formelles, il a néanmoins fait avancer d’environ 100 milliards de dollars les décaissements au profit des pays en voie de développement.
Il a aussi fixé une feuille de route des réformes nécessaires des institutions financières internationales. En ce sens c’est une rencontre utile pour mieux répondre à l’urgence.
En quoi la France est-elle légitime à accueillir un tel sommet ?
J’ai eu la chance de participer aux négociations de la COP 21 en 2015, qui ont abouti à l’Accord de Paris sur le climat. Ça a été un très grand moment, qui a marqué un véritable élan et a depuis lors donné à la France une légitimité forte sur les questions climatiques.
Par ailleurs, le président Emmanuel Macron lance volontiers des initiatives qui me semblent bien inspirées. Lors de la COP 27 à Charm el-Cheik [en novembre 2022], il appelait de ses vœux l’interdiction de toute exploitation minière des fonds marins, alors que la majorité des États restent en faveur d’une exploitation potentielle. Seuls quelques-uns prônent un moratoire.
Enfin, il y a un certain « esprit français » au cœur des institutions internationales. C’est dans l’ADN de la France que de jouer ce rôle diplomatique et de montrer la voie.
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Dans son discours d’introduction, la Première ministre de la Barbade Mia Mottley a appelé à une « transformation absolue » du financement du développement. En quoi cela consiste-t-il ?
Le changement climatique est essentiellement dû aux combustibles fossiles, dont les premiers utilisateurs ont été les pays « du Nord », et ce depuis la révolution industrielle.
Si la responsabilité historique du changement climatique est la nôtre, les pays « du Sud » en sont les premières victimes. Donc, une justice climatique s’impose.
Une réforme du système doit avant tout passer par un travail de soutien à la transformation, à l’adaptation et à la réparation des dommages en faveur des pays les plus vulnérables, comme l’a préconisé Mme Mottley dès la COP 27.
C’est en réponse à ce plaidoyer que l’UE a pu manifester son soutien à un régime de réparation des « pertes et dommages », un pas en avant difficile à obtenir et très important.
Le coût annuel de la décarbonation varie entre un et trois trillions d’euros, selon les estimations. Or, seuls 200 à 300 milliards d’euros sont aujourd’hui octroyés au développement chaque année. Nous sommes bien loin du compte…
D’abord, le G20 s’était engagé en 2009 à donner 100 milliards d’euros par an aux pays en développement pour accompagner leur transition verte. Cette somme devrait être atteinte pour la première fois en 2023, grâce à la pression du Sommet de Paris.
Ensuite, il faut faire appel aux financements privés. Le système financier dit de « Bretton Woods » [qui régit le fonctionnement du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale depuis 1944] n’est plus à la hauteur des enjeux.
Il y a eu pendant longtemps une misère des organisations internationales tant le désintérêt des États contributeurs était réel. En proportion de l’économie mondiale, la capitalisation de la Banque mondiale est cinq fois moins importante aujourd’hui qu’au moment de l’après-guerre !
Il faut la recapitaliser et réorienter ses financements pour accompagner une économie mondiale décarbonée.
Enfin, il faut donner aux pays en développement les moyens de renforcer leurs chaînes de production et de mieux vivre de leurs exportations. Il existe un triangle vertueux climat-développement-commerce extérieur que l’Union européenne doit pouvoir soutenir.
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Un point de réforme semble aussi être la réallocation des Droits de tirage spéciaux (DTS). Qu’est-ce donc, et est-ce une manière de recréer de la solidarité internationale ?
Les DTS sont un instrument monétaire faisant office de réserves de liquidités internationales. Il en existe aujourd’hui l’équivalent de 350 milliards de dollars, attribués par le Fonds monétaire international à chaque pays membre en proportion de la richesse de chaque État.
En moyenne, un Européen va donc bénéficier de 13 fois plus de DTS qu’un citoyen d’Afrique.
Réallouer les DTS vers les pays vulnérables est une idée consensuelle et il faut l’exécuter.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a affirmé lors du sommet vouloir créer une taxe carbone mondiale. L’idée est-elle crédible ?
Dès 1992, lors des Accords de Rio sur l’environnement et le développement durable, l’UE, sous l’impulsion de Jacques Delors, avait voulu faire adopter une taxe mondiale d’un dollar sur chaque baril de pétrole, mais elle n’avait pas abouti.
L’idéal serait un prix mondial du carbone, afin de donner un signal-prix unique de la transition écologique.
Mais aujourd’hui, quarante régimes différents se juxtaposent, rendant la question d’une taxe carbone complexe et dure à accepter politiquement.
Je doute donc qu’on y aboutisse pour le moment, mais cela reste une excellente idée qu’il fallait remettre sur la table lors du sommet.
Même une « taxe carbone maritime », dont les modalités pouvaient se préciser lors du sommet, ne s’est pas concrétisée…
C’est à déplorer. La filière semble avoir compris l’importance de la décarbonation et se lance dans une course technologique pour être plus décarbonée. Une taxe carbone maritime accélérerait le processus.
Une « taxe carbone maritime » à 100 euros la tonne rapporterait 200 milliards d’euros par an, et pourrait financer la transition énergétique des pays « du sud ».
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Enfin, le Sommet peut-il marquer une avancée sur la question du désendettement des pays les moins solvables ?
C’est nécessaire : alors que les taux sur la dette souveraine sont à 2-4 % pour les pays développés, ils peuvent atteindre 14 % pour les plus pauvres. Aujourd’hui, certains pays payent plus d’intérêts sur leur dette qu’ils ne reçoivent d’argent frais.
Réfléchir à des moyens de renégocier et alléger le poids de leur dette à très grande échelle est nécessaire.
Mme Mottley a proposé que la dette d’un État soit suspendue pendant deux ans lorsqu’il est frappé d’une catastrophe naturelle : c’est un des principes qui ont été retenus à Paris.
En outre, La Barbade, comme l’Équateur, ont bénéficié d’un système innovant d’échange de dette contre des actions pour protéger les coraux et préserver la biodiversité exceptionnelle des Galapagos.
De telles innovations sont à saluer et à propager dans le double objectif d’un allégement de la dette des pays en développement et de préservation de ce bien commun qu’est la biodiversité.
Certains pays munis d’un fonds souverain, notamment ceux du Golfe, semblaient faire office d’invités d’honneur au sommet. Peut-on faire fi de la nature autoritaire de leurs régimes au nom du financement du développement ?
Je renverserais l’analyse : nous devrions appliquer aux pays du Golfe le principe du « pollueur-payeur », alors qu’ils ont fait leur fortune colossale sur l’exportation de pétrole.
Il faut par ailleurs réfléchir à un mécanisme de « take-back », qui obligerait les pays exportateurs et les industries de combustibles fossiles à réparer au moins une partie des dégâts dont ils sont les responsables.
[Propos recueillis par Théo Bourgery-Gonse le 23 juin 2023]