Roland Lescure : « Les gros industriels vont être les pilotes de la décarbonation européenne »

De retour du conseil Compétitivité qui s'est tenu lundi à Bruxelles, Roland Lescure, ministre de l'Industrie, fait part des positions défendues par la France sur l'interdiction de destruction des invendus, les matières premières critiques, le nucléaire et les financements dans l'industrie verte en Europe et en France.

/ Euractiv France
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La ministre suédoise de l'Energie, des Entreprises et de l'Industrie Ebba Busch et le ministre français chargé de l'Industrie Roland Lescure lors du conseil COMPET à Bruxelles. [EU Council Audiovisual Service]

Entretien. De retour du conseil Compétitivité qui s’est tenu lundi (22 mai) à Bruxelles, Roland Lescure, ministre de l’Industrie, fait part des positions défendues par la France sur l’interdiction de destruction des invendus, les matières premières critiques, le nucléaire et les financements dans l’industrie verte en Europe et en France. 

Roland Lescure est ministre délégué auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, chargé de l’Industrie, depuis juillet 2022. 

EURACTIV France. Avec vos homologues européens, vous êtes parvenus à une position commune sur l’interdiction de destruction des produits textiles sur le sol de l’UE, dans le cadre du règlement sur l’écoconception. Êtes-vous confiant qu’elle puisse un jour être effective ?

Roland Lescure. C’est le début d’une conversation qui va se poursuivre pendant les trilogues [les négociations tripartites entre les États membres, le Parlement européen et la Commission européenne, NDLR]. Mais nous sommes très heureux d’avoir obtenu un accord entre Etats-membres (une orientation générale) sur cette position. C’est une victoire, y compris pour la France, car il y avait des oppositions à ce projet, comme l’Italie. 

L’Europe va donc suivre l’exemple de la France, qui interdit la destruction des produits textiles invendus depuis le 1er janvier 2023 [loi AGEC, NDLR].

Êtes-vous satisfait ou souhaiteriez-vous aller plus loin ? 

Nous espérons étendre l’interdiction aux produits électroniques et électriques. Mais le compromis trouvé est un excellent début, une réponse très concrète aux défis que pose l’« ultra fast-fashion », qui est une aberration environnementale et industrielle.

Quelles résistances avez-vous rencontrées ? 

Des pays du Sud (Italie, Grèce, Malte) et de l’Est (Pologne) craignent les conséquences de cette réglementation sur les PME et les ETI du textile. Au contraire, nous pensons qu’elles sont plutôt friandes de ce type de réglementation. Elle leur donne un avantage comparatif par rapport à la « fast fashion ».

En tout état de cause, l’interdiction ne s’appliquera aux ETI que dans quatre ans et les PME en sont totalement exclues.

Mi-mars, la Commission européenne a présenté un autre texte important, le Critical Raw Materials Act (CRMA), pour rendre l’UE plus autonome en matière de production, de raffinage et de recyclage de matières premières nécessaires à la transition énergétique. À quelle échéance peut-on s’attendre à un accord ?

Nous avons bien avancé sur ce sujet. Face au large consensus entre Etats-membres, la Suède, qui préside actuellement le Conseil de l’Union européenne, souhaite avancer le plus vite possible et conclure un accord entre les États membres sur le texte sous sa présidence [avant le 1er juillet 2023, NDLR]. 

Quels éléments doivent encore être précisés ? 

Nous voulons, avec d’autres États membres dont l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg ou la Slovénie, définir des objectifs sectoriels pour chaque matière première visée dans le texte et ne pas rester sur des objectifs globaux comme c’est le cas aujourd’hui. Il serait absurde de se donner les mêmes objectifs sur le cobalt, dont 80% des réserves sont situées dans un seul pays d’Afrique, et sur le lithium par exemple, que l’on peut extraire en Europe.

Certains États membres, dont la France, souhaitent également élargir la liste des matières considérées comme critiques en intégrant, par exemple, l’aluminium.

En outre, en ouverture du conseil, la commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, a confirmé la mise en place future d’un fonds de souveraineté européen, qui, comme nous le demandions, pourra soutenir l’autonomie européenne sur les métaux critiques. 

Les contours de ce fonds demandent encore à être précisés. 

Le Net-Zero Industry Act (NZIA), qui prévoit de rendre l’industrie européenne plus indépendante, était également à l’ordre du jour. Pouvons-nous aussi attendre un accord entre États membres sous présidence suédoise ? 

Non. Il y a encore quelques défis devant nous, notamment sur la question du nucléaire et du financement. 

Sur le nucléaire, la France soutient la mise en place d’une catégorie unique pour les technologies couvertes par le NZIA, face aux deux qui existent aujourd’hui, dont une seule prend en compte les technologies nucléaires et de façon partielle. 

Avez-vous obtenu des avancées ? 

Non, pour l’instant, les oppositions restent assez fermes, notamment du côté de l’Allemagne, de l’Autriche et du Luxembourg. 

En revanche, le Premier ministre belge, Alexander De Croo, a pris des positions explicites en faveur du nucléaire lors de son déplacement à Berlin lundi (22 mai). C’est une avancée importante. 

La question du financement est également primordiale. Peut-on imaginer la mise en place d’un emprunt commun européen, à l’instar de Next Generation EU, mis en place pour répondre à la crise de la Covid-19 ? 

Nous ne voulons pas qu’un débat sur le financement, dont nous savons qu’il est toujours difficile, vienne polluer le débat de l’accélération de la décarbonation industrielle. Des fonds existent déjà (REPowerEU, InvestEU, Horizon Europe, ETS Innovation), notamment en France avec le plan d’investissement France 2030 de plusieurs dizaines de milliards d’euros .. 

Nous verrons, le cas échéant, s’il est nécessaire d’en ajouter d’autres.

Contrairement à l’Inflation Reduction Act (IRA) américain, qui subventionne les productions et les technologies décarbonées américaines, le NZIA ne subventionne pas les produits européens. Seriez-vous favorable à ce qu’il comporte une clause qui irait en ce sens, comme une clause « Buy European » ?

Je plaide plutôt pour un Buy Environmental Act. 

Dans le projet de loi « industrie verte » que nous avons présenté avec Bruno Le Maire le 16 mai dernier, nous proposons de tenir compte du bilan carbone des produits pour définir les aides publiques auxquelles les producteurs auront droit. 

De fait, les productions européennes seront favorisées, car elles ont un impact environnemental meilleur que celles extra-européennes, sans besoin de recourir à un « Buy European Act ». 

Craignez-vous que les intérêts nationaux pèsent sur la conclusion d’un accord pour le NZIA et le CRMA ? 

Sur le CRMA, comme indiqué, les États membres sont très largement d’accord sur l’essentiel. Sur le NZIA, cela va être effectivement plus compliqué et les discussions prendront sans doute du temps, même si j’ai pu rappeler au Conseil la volonté de la France d’avancer rapidement sur ce texte.  

Mais je suis confiant sur le fait que nous allons réussir à faire comprendre que la neutralité technologique est un principe important pour notre capacité collective à développer une industrie verte en Europe. Nos concurrents chinois ou américains ne s’embarrassent pas de tels débats idéologiques.

Concernant vos dossiers français, dans la présentation du projet de loi « Industrie verte » et des objectifs de décarbonation de l’industrie, les efforts demandés sont considérables. Sur quelles entreprises vont-ils peser ? 

Les gros industriels vont être les pilotes de la décarbonation européenne : cimenteries, alumineries, aciéries, etc. La puissance publique est à leurs côtés avec des subventions importantes. Le prix de la tonne de carbone évitée est beaucoup moins important quand on traite avec les grands industriels qu’à des échelles plus petites, avec le changement de chaudière pour un ménage, par exemple. 

Les industriels l’ont compris : « produire vert » n’est pas seulement une nécessité environnementale. C’est aussi une nécessité de compétitivité. Les groupes auront besoin de cela s’ils veulent attirer des clients et de nouveaux talents. 

Nous avons signé, lundi matin, la première feuille de route de décarbonation des 50 sites industriels les plus polluants de France, avec le groupe Lhoist, spécialiste de la production de chaux et dolomie. Elle est extrêmement précise dans les efforts à fournir et la trajectoire de baisse d’émissions à laquelle s’engage l’industriel, en contrepartie d’infrastructures de décarbonation financées par l’État et des aides publiques.

La question des ressources humaines est effectivement centrale pour l’industrie française et européenne. Comment répondre à ce défi ? 

Lors du Conseil, les États membres et la Commission ont insisté sur le besoin absolu d’attirer les talents vers l’industrie, y compris dans les métiers techniques et de maintenance. 

Un levier important réside dans la place des femmes. Elles représentent aujourd’hui environ 30 % des effectifs, nous devons tendre vers un objectif de 50 %. Nous avons relancé l’initiative « IndustriELLES », qui cherche à fédérer les femmes du secteur industriel, où elles engageront des discussions, mardi (23 mai), à cette fin.  

L’immigration est-elle aussi une réponse ? 

Avec 7 % de chômage en France, il y a encore trop de personnes éloignées de l’emploi pour pouvoir mener une politique proactive d’immigration économique. 

Néanmoins, cette question va indubitablement se poser, car les besoins sont énormes. Pour les métiers qualifiés, les viviers ne sont pas tous disponibles en Europe. 

En revanche, la réindustrialisation de la France et de l’Europe passe aussi par une relation à l’immigration apaisée et rationalisée par rapport aux débats émotifs que nous voyons actuellement. 

Enfin, la demande du président de la République de faire une « pause réglementaire » dans les normes environnementales a suscité des critiques en France et en Europe. Comment expliquez-vous cette prise de position aux partenaires européens ? 

C’est surtout une controverse française, autour d’une phrase sortie de son contexte. Nous avons bien expliqué que nous ne voulions pas revenir en arrière sur les engagements environnementaux de l’Europe. La France a été et restera pionnière en Europe sur le climat.

Simplement, nous sommes le continent le « mieux-disant » dans ce domaine, et nous voulons devenir le « mieux-faisant » en mettant en œuvre les réglementations déjà adoptées et en cours d’adoption, afin de déployer les financements et ainsi implémenter le Green Deal.

Il n’y a donc pas de risque que les discussions en cours sur les textes comme le règlement Euro7 [réduction des émissions de particules fines des véhicules vendus en Europe à partir de 2025] ou REACH [réduction des substances chimiques toxiques] soient arrêtées ? 

Non, nous ne voulons pas arrêter les débats. En revanche, nous voulons nous assurer que les contraintes qui vont s’imposer à nos industriels tiennent compte du besoin absolu de verdissement et de relocalisation des capacités de production.