Regards croisés sur les grands dossiers européens

A l’occasion de la sortie de l’édition 2008 du RAMSES, Euractiv France a rencontré Thierry de Montbrial, directeur de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) et Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’IFRI et co-directeur du rapport RAMSES. Ils reviennent sur l’évolution des grands dossiers européens en 2006-2007.

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A l’occasion de la sortie de l’édition 2008 du RAMSES, Euractiv France a rencontré Thierry de Montbrial, directeur de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) et Philippe Moreau Defarges, chercheur à l’IFRI et co-directeur du rapport RAMSES. Ils reviennent sur l’évolution des grands dossiers européens en 2006-2007.

EURACTIV.fr : Quels sont, selon vous, les principales évolutions et « points de stagnation » de l’Union européenne en 2006-2007?

Thierry de Montbrial  : La première conclusion importante est que l’Union européenne est à mon sens aujourd’hui dans une phase de « digestion ».

Après la chute du mur de Berlin, un grand débat sur l’élargissement de l’Union a commencé. A l’époque, je faisais partie de ceux qui ont appelé à la prudence. Les conditions politiques qui ont suivi cet événement nous ont cependant obligés à procéder à des élargissements successifs à une cadence que tout le monde savait déraisonnable et dans le même temps inévitable.

Les réactions sur l’affaire turque, au-delà des difficultés de la Turquie, ne sont selon moi qu’une manifestation de cette indigestion.

C’est pourquoi je crois que nous sommes entrés dans une période ou la notion de pause est quasiment reconnue par tout le monde. Cette situation n’est cependant pas sans poser problème. Cette pause n’est par exemple pas de meilleur augure pour les Balkans, il me semble. La perspective d’adhésion à l’Union européenne peut en effet souvent être un moyen de résoudre certaines situations délicates.

Le deuxième élément important pour l’UE en 2006-2007 concerne les questions institutionnelles. L’accord sur le traité est, de mon point de vue, ce que nous pouvions obtenir de mieux dans les circonstances actuelles. S’il est ratifié, ce que je crois possible, le traité simplifié nous donnera les moyens opérationnels de consolider la digestion.

La combinaison entre cette situation d’ « indigestion » et le blocage institutionnel était la pire des situations. Cela dit, quelques années seront malgré tout nécessaires pour que la digestion soit complète.

Philippe Moreau Defarges  : J’aurais plutôt utilisé le mot de maturation. L’Europe est aujourd’hui selon moi paralysée parce que les États membres ne répondent pas à trois questions importantes  : Comment bâtir une Europe démocratique? Comment créer une politique économique de l’UE qui puisse être un véritable contrepoids face à la Banque centrale européenne? Faut-il une Union européenne avec des frontières précises ?

Or les États membres ne sont visiblement pas d’accord sur la réponse à ces trois questions.

Thierry de Montbrial  : L’idée qu’il faille aujourd’hui absolument préciser les limites physiques de l’Europe est, à mon avis, parfaitement déraisonnable. Je doute en effet que nous ne puissions jamais conclure ce genre de débats.

Vous n’approuvez donc pas l’initiative de Nicolas Sarkozy de créer un comité des sages pour réfléchir aux frontières de l’UE?

Thierry de Montbrial : La littérature est remplie de rapports écrits par des comités de sages. La question qui se pose toujours est  : les gens qui en font partie sont-ils vraiment des sages?

Vous évoquez dans le RAMSES la dépendance de l’UE vis-à-vis des États-Unis. Une dépendance qui serait plus que jamais d’actualité. Quel raisonnement vient étayer votre diagnostic?

Thierry de Montbrial : La construction de l’UE comporte depuis le début une sorte de « vice de fabrication ». Le traité de Rome de 1957 n’a en effet été que l’examen de rattrapage de la Communauté européenne de défense, que la France avait refusé de ratifier en 1954. Les communautés européennes, devenues par la suite l’Union européenne, ont été conçues comme une organisation d’un type particulier, mais dont l’axe de développement principal était l’économie.

La dimension politique et sécuritaire de l’UE a donc dès le départ été « préemptée » par les États-Unis et l’Alliance atlantique. Et nous avons hérité de cette situation.

Les États membres de l’UE ont, de plus, des approches extrêmement différentes de celles des États-Unis. Pour des pays comme la Pologne ou la République tchèque, par exemple, les questions de sécurité sont liées aux États-Unis, c’est évident. Et je ne parle même pas du « special partnership » de la Grande-Bretagne avec les Américains.

C’est pourquoi je pense qu’il n’est pas possible de poursuivre la construction de l’Union européenne, y compris dans les domaines de sécurité et de défense, sans de très bonnes relations avec les Américains, quand bien même nous avons parfois de profondes divergences avec eux.

Il faudra donc, à mon avis, de nombreuses années de maturation pour qu’une politique européenne de défense et de sécurité commune ne se développe. Les Européens devront être très prudents dans les années à venir.

L’idée très française de créer une Europe qui serait une grande France indépendante des États-Unis donne de l’urticaire aux Américains, mais également à nos voisins.

La nouvelle attitude du président Sarkozy qui consiste à ne pas prendre les Américains de front est, à mon sens, une bonne chose.

Philippe Moreau Defarges : Les États-Unis et l’Europe ont énormément de choses en commun. Nous sommes fondamentalement dans le même camp.

Les problèmes de défense sont, en outre, en train de changer. Les grandes armées qui vont affronter l’ennemi n’existent plus réellement. Les problèmes que nous avons aujourd’hui sont des problèmes de police. La lutte contre le terrorisme en est un exemple.

De ce point de vue là, l’idée de bâtir des dispositifs de défense plus larges que l’Europe, voire mondiaux, paraît logique. Développer un pôle de défense face aux États-Unis n’a, me semble-t-il, plus vraiment de sens, dans un monde ou les problèmes de défense et de police sont complètement mêlés.

Les relations UE-Russie ne sont pas totalement au beau fixe actuellement. Vous indiquez cependant dans le RAMSES que la  « politique de réalisme va finir par l’emporter dans les relations entre Occidentaux et Russes ». Qu’est-ce que cela signifie précisément?

Thierry de Montbrial  : Les Occidentaux en général sont irrités par la renaissance de la Russie. Ils sont encore plus irrités par le fait que la Russie défend ses intérêts nationaux, souvent divergents de ceux du monde occidental.

Les Européens font, en outre, des excès d’idéologie en imaginant qu’après trois générations de communisme, la Russie pourrait devenir une démocratie à l’occidental du jour au lendemain. Cela n’a strictement aucun sens.

La grande majorité des Russes soutient aujourd’hui Vladimir Poutine parce qu’il a réussi à impulser un véritable progrès économique dans le pays. La Russie se reconstruit dans tous les domaines et a retrouvé un certain prestige. Le respect de la démocratie au sens où nous l’entendons, nous Européens, ne préoccupe qu’une toute petite minorité de Russes.

Trop critiquer la Russie au nom de l’absence de démocratie est, de plus, très dangereux. Cela peut en effet donner l’impression, à la longue, que l’Occident pratique une politique conquérante et met en place des lois impérialistes, sentiment qui existe d’ailleurs déjà dans ce pays.

Cela étant, je pense que la réalité de la situation va s’imposer aux Européens. La priorité de la Russie est double  : développer son économie et avoir les meilleures relations possibles avec les pays occidentaux. Mais cela ne les empêchera pas de jouer leur carte, sur le Kosovo par exemple. 

L’attitude de certains États membres en dit long sur l’acceptation de l’attitude des Russes. En arrivant au pouvoir, Angela Merkel a voulu se démarquer de son prédécesseur. Elle a depuis prodigieusement tempéré son côté anti-russe.

Les entretiens entre Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine ne se sont jamais mal passés, à ce que je sache. Je pense donc que l’attitude de la France avec la Russie se rapprochera de celle d’Angela Merkel.

Les intérêts énergétiques mèneront-ils, selon vous, les États de l’UE vers plus de réalisme?

Thierry de Montbrial  : Je demande souvent à mes amis américains et européens d’essayer de se mettre à la place des Russes. C’est à nous de trouver des stratégies adaptées et nous ne pouvons pas leur reprocher de se servir de leur meilleur atout pour négocier.
Et puis quel serait l’intérêt des Russes de continuer à faire payer le prix du gaz 1/3 de sa valeur à des pays comme la Géorgie ou l’Ukraine, aujourd’hui indépendants?

Philippe Moreau Defarges : Je suis moins optimiste que Thierry de Montbrial.

La Russie est un ours mal léché et il me semble normal que l’Occident lui demande d’accepter les règles du jeu. Or elle refuse souvent de le faire.

L’un des gros problèmes de la Russie, c’est la Tchétchénie. Certains ont beau soutenir que cette question est un détail et que les Tchétchènes sont des sauvages, les Russes doivent malgré tout comprendre que le comportement qu’ils ont dans ce pays n’est pas acceptable.

Thierry de Montbrial  : J’admets évidemment tout à fait que dans un monde multipolaire, des règles du jeu sont nécessaires. Ces règles ne peuvent cependant être imposées par l’une des parties. 

Même si je préférerais qu’ils ratifient la Charte de l’Energie, je comprends pourquoi les Russes ne l’ont pas fait. Ce texte a été conçu à un moment de grande faiblesse pour eux et je comprends qu’ils ne soient pas satisfaits des règles érigées par les Européens. Tout le problème est de fixer les règles du jeu.

Quelles pourraient être les conséquences pour l’UE d’une absence de décision sur le statut du Kosovo ?

Thierry de Montbrial  : Le postulat selon lequel le Kosovo puisse devenir indépendant dans ses frontières actuelles pose problème. Nous ne sommes pas du tout dans le registre du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, qui était une fédération d’États. Le Kosovo n’a jamais été un État et la Serbie n’a jamais été une confédération.

Les problèmes de principe posés par cette situation sont extrêmement complexes. L’indépendance du Kosovo dans ses frontières actuelles pourrait créer un précédent dont les conséquences pour l’Europe et pour le monde pourraient être graves.

Quelque soit le plan retenu, celui du médiateur de l’ONU, Martti Ahtisaari, ou les conclusions des États, l’indépendance du Kosovo dans ses frontières régionales actuelles ne peut pas fonctionner.  

Les Kosovars veulent leur indépendance et, avec une certaine imprudence, les États-Unis les ont encouragés.

Les Occidentaux ont de plus sous-estimé la position de la Russie en pensant que celle-ci allait céder, ce qui ne sera pas le cas. Les Russes n’accepteront pas une solution qui ne serait pas soutenue à la fois par la Serbie et par le Kosovo.

A l’heure actuelle, il n’y a, selon moi, aucune solution. Je crains qu’il y ait une déclaration unilatérale d’indépendance avant la fin de l’année, ce qui ouvrirait la boîte de Pandore. Toute la région de Mitrovica demandera son rattachement à la Serbie et nous nous retrouverons dans une situation analogue à celle de Chypre. Il y aura un nouvel exode et un coin de souffrance à l’intérieur de l’Europe dont tout le monde risque de se mêler.

Quelles sont les spécificités de cette nouvelle édition du RAMSES?

Thierry de Montbrial  : L’ouvrage édité cette année est le 26ème RAMSES. En un quart de siècle, les préoccupations et les habitudes de lecture ont beaucoup évolué. L’offre d’information sur les questions internationales s’est également grandement développée. Il a donc fallu adapter ce produit.

Nous avons essayé cette année de modifier plus radicalement l’ouvrage, tout en préservant les éléments qui font son succès.

Ce RAMSES a un format réduit, est beaucoup plus maniable et dispose d’une typographie plus aérée. Le public ayant envie aujourd’hui de lire plus rapidement, les articles sont plus courts et plus percutants.

Nous avons modifié la structure traditionnelle en quatre parties du RAMSES en créant sept chapitres thématiques, que nous retrouverons a priori tous les ans.

Les articles figurant dans les chapitres sont analytiques et non pas descriptifs, puisque les détails statistiques ou historiques sont aujourd’hui à la portée de tous, sur Internet notamment.

Le reste est inchangé, les Perspectives sont toujours là et la partie documentaire également.

Philippe Moreau Defarges  : J’ajouterais que chaque chapitre commence par une introduction faisant un point général sur la thématique abordée. Les sept parties du livre sont de plus présentées de manière très pédagogique, avec un souci de concision.  Nous avons enfin cherché à proposer un ouvrage de qualité à un prix abordable, 25 euros.

RAMSES 2008, sous la direction de Thierry de Montbrial et Philippe Moreau Defarges, Institut français des relations internationales, Dunod, 383 pages, 25 euros.