« On ne peut pas compter sur nos acquis »
Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’ancienne présidente lettone, Vaira Vike-Freiberga, confie son espoir que le rapport du "conseil des sages" soit lu par le grand public et suivi d’actes politiques.
Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’ancienne présidente lettone, Vaira Vike-Freiberga, confie son espoir que le rapport du « conseil des sages » soit lu par le grand public et suivi d’actes politiques.
Le rapport sur l’avenir de l’Europe a été rendu il y a un mois en pleine crise grecque. Au vu de son faible écho dans la presse, ne risque-t-il pas de rester lettre morte ?
L’attention médiatique varie énormément d’un pays à un autre. Elle a été très forte en Espagne par un concours de circonstance : la présidence du groupe de Felipe Gonzáles, la présidence espagnole de l’UE et l’appui des autorités mais aussi un grand intérêt de la presse espagnole. Il y a eu également des réactions en Allemagne. Dans mon propre pays, la Lettonie, le rapport n’a pas suscité beaucoup d’intérêt car les gens ont bien d’autres préoccupations en ce moment : leur survie économique, leurs hypothèques à payer et les élections à venir.
Le commanditaire de ce rapport était le Conseil européen. Les membres du groupe attendent donc aujourd’hui avec grande impatience la réaction des chefs d’État et de gouvernement. Nous n’avons fait que des recommandations, les décisions leurs reviendront. Ils pourront ainsi complètement délaisser ce rapport ou l’étudier sérieusement et peut être songer à entériner certaines de ses propositions.
Nous avions aussi espéré que ce serait une occasion d’engager le public, qu’il y aurait au moins une prise de conscience que ce document existe, afin de pouvoir discuter des questions que nous avons abordé dans ce rapport.
Votre rapport laisse en effet une grande place aux citoyens de l’Union européenne. Comment interprétez-vous leur désintérêt actuel pour l’Europe ?
Dans les différents États membres, nombreux sont les citoyens qui ne se sentent pas suffisamment impliqués ou qui pensent que cela ne vaut pas la peine de formuler leur point de vue car les décisions se prennent derrière des portes closes.
Il y a donc une espèce de désengagement de la part du grand public. Cette attitude présente un danger pour la démocratie, au moment des élections nationales mais plus grand encore pour le projet européen. Car si les gens réussissent à faire un effort de civisme en allant voter aux élections nationales, l’intérêt diminue pour le Parlement européen.
C’est ce désengagement des citoyens qui nous paraissait, au sein du groupe de réflexion, être l’un des éléments à corriger pour l’avenir. Il nécessite beaucoup d’initiatives et un engagement nouveau des dirigeants nationaux. Ils ont non seulement une mission nationale mais aussi européenne et sont accompagnés par les citoyens d’un pays donné, qui sont également des citoyens européens.
Cette prise de conscience est liée à une question d’éducation, comme nous l’abordons dans ce rapport. Il s’agit par exemple d’avoir des programmes pour les étudiants beaucoup plus poussés et élargis que ceux existants -Erasmus et Socrates- qui sont très importants à la survie du projet européen.
En un mot, le citoyen conscient et engagé est une condition sine qua non du projet européen. Si les dirigeants pensent le faire sans son appui, cela ne marchera jamais.
Alors que les États peinent à se mettre d’accord sur une stratégie pour 2020, quel impact peut avoir votre rapport qui vise 2030 ?
La clé de voûte du rapport est de dire que les évènements dans 10 et 20 ans vont être conditionnés par ce que nous faisons aujourd’hui. Il faut donc réfléchir aux objectifs que l’on se donne et à une perspective historique afin de déjà commencer à s’engager vers ce but.
Or, le malheur de la démocratie est qu’elle fonctionne d’une élection à une autre. Multiplié par 27 ou plus, cela complique les choses. Une perspective plus lointaine est beaucoup plus difficile à se fixer comme but car la plupart des gens en fonction aujourd’hui ne le seront pas dans 10 ans, fort peu probablement dans 20 ans et encore moins dans 30 ans.
Il y a des exceptions mais chacun est préoccupé par son mandat. Or, ce n’est pas suffisant et il faut vraiment, sans préjuger des décisions que prendront les dirigeants des générations futures, poser les jalons d’un développement, quitte à comprendre qu’on ne mènera pas le projet jusqu’au bout.
Quelles sont les grandes lignes qui doivent alors conduire ce projet européen?
Nous avons abordé plusieurs domaines essentiels parmi lesquels la stabilité économique et fiscale. On disait de l’Union européenne qu’elle était un géant économique et un nain politique. Si ce géant s’avère avoir des pieds d’argile, le problème se pose de façon beaucoup plus grave.
Un modèle pour l’Europe serait une économie de marché capable d’être compétitive dans un contexte mondialisé mais qui sauvegarderait son modèle de responsabilité sociale envers le citoyen.
Le défi est donc de combiner les deux : garantir cette sécurité sociale au citoyen mais également donner des incitations à la compétitivité, à l’innovation, au changement, ce qui n’est pas évident car si les gens ont la sécurité, ils ne voient pas vraiment le besoin du changement et de l’innovation.
C’est là qu’il faut regarder par-dessus son épaule pour voir ce qui se passe ailleurs dans le monde, les évolutions que l’on constate en Chine, au Brésil, en Inde et ailleurs, l’équilibre entre les États-Unis et l’UE… L’Europe risque de perdre du terrain, et même plus rapidement qu’elle ne le pense, à moins de vraiment repenser sa productivité, son évolution économique et même sa stabilité fiscale.
Il y aura d’autres crises et on ne peut pas compter de façon stable sur nos acquis. C’est une illusion. Notre rapport tente d’ailleurs de dire : « Réveillez-vous car si vous ne vous réveillez pas à l’avance, cela sera d’autant plus brutal dans le futur. »
Avez-vous déjà reçu des signes d’encouragement de prise en compte de vos conclusions ?
L’existence du groupe a cessé au moment de la remise de ce rapport. Certains membres se sont demandés s’il ne serait pas bon de se présenter au Conseil du mois de juin pour voir s’il y a une réaction.
Notre légitimité découlait cependant du Conseil européen jusqu’à la présentation du rapport. Aujourd’hui, c’est aux journalistes et à la population de demander des comptes sur « ces sages conseils ».
Vous aviez été candidate à la présidence du Conseil européen. Que pensez vous des six premiers mois de M. Van Rompuy, l’estimez-vous assez présent ?
Au début, j’étais un peu inquiète par son hésitation à communiquer avec la population et parler à la presse et de son action surtout centrée sur une interaction avec les chefs d’États ou de gouvernements. Je pense qu’Herman Van Rompuy s’est attelé à la tâche avec beaucoup de modestie et de prudence mais je vois qu’il évolue de façon assez rapide. Après tout, cette fonction n’existe que depuis quelques mois. Il me semble qu’il commence à dessiner les contours de ce rôle et que l’on voit sa présence de façon de plus en plus manifeste.
Est-il possible que vous soyez à nouveau candidate à ce poste ?
Ayant vu comment cela fonctionne, je ne le pense pas, non.