« Nous constatons un profond changement de mentalité au niveau européen »

Edouard Toulouse, chargé du programme changement climatique au WWF France évalue l’action de l’Union européenne en matière de lutte contre le réchauffement de la planète. Il pointe les frictions entre politique énergétique européenne et défense des intérêts nationaux.

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Edouard Toulouse, chargé du programme changement climatique au WWF France évalue l’action de l’Union européenne en matière de lutte contre le réchauffement de la planète. Il pointe les frictions entre politique énergétique européenne et défense des intérêts nationaux.

EURACTIV.fr : Les experts mondiaux du Groupe international d’études sur le climat (GIEC) viennent de publier un troisième rapport sur le réchauffement climatique. Partagez vous leur diagnostic ?

Le GIEC est selon nous, la seule autorité compétente aujourd’hui au niveau international. Ce groupe d’experts synthétise toutes les études scientifiques parues sur le réchauffement climatique et publie des rapports tous les quatre à cinq ans. Chaque rapport amène des précisions, mais depuis douze ans le constat n’a pas beaucoup changé  : le réchauffement climatique n’est plus une hypothèse, mais une réalité et le suspect principal est l’activité humaine. Pour nous le débat est clos. Il faut maintenant agir.

Les scénarii pour l’avenir sont peut-être un peu plus sujet à caution. Quand on rentre dans les détails géographiques, un certain nombre de disparités se font jour. C’est pourquoi les scientifiques sont assez prudents. Ils parlent d’un réchauffement qui pourrait aller de 2° à 6°. Les détracteurs utilisent souvent cette fourchette pour mettre en cause la certitude des analyses et donc du raisonnement. Cette différence de degrés est liée aux différences de modèles et à des variables relatives à la façon dont l’humanité va se comporter  : l’évolution de la démographie, le développement économique…

Les perspectives sont donc très inquiétantes. Pour contenir le problème, les pays industrialisés vont devoir diviser par quatre leurs émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050  : des obligations très éloignées des 5% de réduction imposés par le protocole de Kyoto.

 Evidemment, l’Europe ne sera pas épargnée. Le texte du GIEC précise qu’un grand nombre de régions européennes vont être affectées, notamment en France où le réchauffement devrait être plus important qu’ailleurs. La Méditerranée peut s’assécher, les territoires d’Outre-Mer ont à craindre l’augmentation du niveau des mers, canicules et tempêtes à répétition sont à prévoir, etc. L’Union européenne a d’ailleurs mis en place un observatoire, l’ONERC, qui analyse les projections des températures en fonction des régions du monde. 

Après la publication du dernier rapport du GIEC, le débat porte désormais sur les solutions à mettre en œuvre.

Les mesures prises par l’Union européenne avec les Plans européens de lutte contre le changement climatique (PECC) et, plus récemment, en adoptant des objectifs de réductions des émissions de gaz à effet de serre, vous paraissent-elles à la hauteur des enjeux ?

Les États membres ont fixé deux objectifs : une réduction de 20% d’ici 2020 et une réduction de 30% si les autres pays industrialisés prennent le même engagement. Pour nous, l’objectif à atteindre est une division par quatre des émissions de CO2 d’ici 2050, soit 30% à 33% d’ici 2020. C’est donc le deuxième objectif qu’il faut se fixer, que les autres pays industrialisés nous suivent ou pas.

Nous constatons un profond changement de mentalité au niveau européen. Les premiers PEEC – ou, en France, le Plan Climat –  étaient des catalogues comprenant des centaines de petites mesures, en général peu cohérentes, impossibles à mettre en œuvre et surtout qui ne s’attaquaient pas au fond des problèmes comme la remise en cause de notre modèle économique. Les conclusions du Sommet de mars montrent un profond changement de perspective. Elles proposent des solutions contraignantes à long terme sur deux points : la réduction des gaz à effet de serre et l’utilisation des énergies renouvelables. Malheureusement, le texte n’est pas contraignant sur ce que nous considérons être la priorité : les économies d’énergie. Développer les énergies renouvelables est fondamental mais ce qu’il faut avant tout, c’est diminuer notre consommation.

Que répondez-vous à ceux qui craignent que l’adoption de telles mesures remette en cause la compétitivité de l’Union européenne?

Ces mesures ne sont pas toutes coûteuses, au contraire elles permettent aux industriels d’anticiper des coûts considérables : à terme la question de la contrainte carbone va se poser et un certain nombre d’activités, comme la production d’aluminium ou d’acier, vont disparaître si nous n’agissons pas. A moins de trouver des solutions technologiques, il va falloir petit à petit abandonner l’usage des énergies fossiles comme le pétrole ou le charbon. Pour le moment les techniques de séquestration de CO2 sous terre ne sont pas au point. Le gaz naturel est l’énergie fossile qui émet le moins de gaz à effet de serre, il s’agit donc probablement d’une énergie de transition intéressante mais les réserves ne sont pas illimitées non plus. Il faudra donc sans doute éliminer l’utilisation de gaz naturel progressivement et développer intensivement d’autres technologies.

Au final, la mise en œuvre des contraintes de développement durable stimule l’innovation et elle n’est pas contradictoire avec la compétitivité. Il s’agit donc de faire comprendre aux acteurs économiques qu’il faudra s’interroger sur notre modèle de développement économique et faire évoluer nos activités.

Pour atteindre l’objectif de réduction par quatre des émissions de CO2 d’ici 2050, le recours aux énergies renouvelables est-il suffisant? Ne doit-on pas aussi s’appuyer sur le nucléaire ?

Le potentiel des énergies renouvelables est énorme compte tenu de la quantité de vent, de soleil, d’eau, de bois et de biomasse qu’il y a sur la planète. Nous estimons qu’il est possible d’économiser 40% de l’énergie utilisée d’ici 2050 sans changer notre confort. Différentes études montrent en outre que les énergies renouvelables peuvent largement couvrir la part restante d’énergie à produire.

Le problème est que la part des budgets de recherche et développement allouée aux énergies renouvelables sur ces cinquante dernières années, est quasi nulle. Par contre, 90% du budget français de la recherche est consacré au nucléaire. Il est donc logique que le nucléaire soit plus développé que les renouvelables et coûte moins cher. Nous voulons une réorientation des programmes de recherche sur les renouvelables et souhaiterions que plus aucun budget ne soit alloué à la recherche sur le pétrole, car nous n’en avons plus besoin. Or, au niveau européen, le Programme cadre de recherche et développement (PCRD) y consacre encore quelques crédits.

Quant au nucléaire, il ne représente que 6% de la production énergétique dans le monde aujourd’hui. Et ce n’est pas l’énergie la plus économique. Certains pays ont d’ailleurs décidé d’arrêter d’en produire. En Grande-Bretagne, l’opérateur British Energy a fait faillite parce que ses prix n’étaient plus compétitifs par rapport aux centrales électriques à gaz par exemple. De plus, le recours au nucléaire n’est pas une solution à long terme. A consommation constante, dans 100 ans, les réserves d’uranium seront épuisées.

Ce débat sur l’énergie est caractéristique de la difficulté de concilier politique européenne et enjeux nationaux. L’énergie a toujours été un sujet éminemment stratégique relevant de la souveraineté nationale. Les expériences récentes nous ont montré à quel point il était difficile de définir une politique énergétique européenne car tous les États membres protègent leurs intérêts. La France – qui a beaucoup investi dans le nucléaire – et l’Allemagne – en pointe sur les énergies renouvelables – se sont opposées à ce sujet pendant tout le Sommet de mars.

Pensez-vous qu’il faudrait aujourd’hui une politique commune de l’énergie entre États membres avec un marché européen ?

Nous sommes sceptiques sur la capacité des États membres à s’accorder pour définir du jour au lendemain une politique énergétique totalement intégrée.  Il faut être pragmatique et commencer par ce qui fait consensus. C’est le cas des économies d’énergie et le recours aux énergies renouvelables. L’utilisation du nucléaire ne fait pas consensus au niveau européen. Si l’Allemagne et l’Italie ont acheté du nucléaire français, c’est parce que nous leur avons proposé à un prix modique. La France est en surcapacité de production d’électricité nucléaire. Pour se débarrasser des surplus d’électricité ainsi produite, elle le vend à un prix extrêmement attractif pour les industriels allemands et italiens.

Quant à la libéralisation du marché, ce n’est pas un sujet sur lequel nous intervenons. Mais on peut penser que la remise en cause des monopoles rééquilibrera la part des énergies renouvelables par rapport au nucléaire en France.

Le marché des quotas d’émissions de CO2est l’une des principales politiques européennes en matière de changement climatique. Mais, là encore, la subsidiarité et la défense des intérêts nationaux ont joué à plein. Les quotas d’émission ont été définis pour chaque pays : chacun a cherché à défendre ses propres industriels et non pas l’intérêt européen. Du coup, un grand nombre de quotas ont été distribués. Or pour que le système incite vraiment les entreprises à moins polluer, il faut créer de la rareté sur le marché des droits à polluer! Aujourd’hui le quota d’émission de CO2 vaut moins d’un euro. Il faudrait qu’il soit à 40, 50 ou 60 euros pour que cette bourse fonctionne.

Le plan français de quotas d’émissions de CO2 a finalement été accepté par la Commission au mois d’avril. Qu’en pensez-vous, est-il satisfaisant ?

En novembre 2006, la France était sur le point de remettre un plan de quotas d’émissions très généreux pour ses entreprises. Elle l’a retiré avant que la Commission ne décide de le retoquer.

Pour réduire efficacement les émissions de gaz à effet de serre, la logique serait d’inciter à réduire l’utilisation des énergies fossiles (pétrole, gaz) par des écotaxes. Les prix des énergies polluantes augmentent ainsi et obligent l’industrie à revoir ses méthodes de production. Les industriels européens se sont vivement opposés à un tel système, trop rigide selon eux. L’écotaxe est appliquée partout au même montant et ne tient pas compte du fait qu’il est plus facile de réduire les émissions dans certains secteurs que dans d’autres. Ils ont donc proposé d’avoir plutôt recours à un système de « pollueur – payeur ». Ils ont obtenu gain de cause. Un système de marché de quotas d’émissions  a été mis en place. Mais, en France notamment, les industriels ont fait un lobbying forcené auprès des gouvernements pour réclamer le maximum de quotas. Ils se sont ainsi tiré une balle dans le pied : les quotas attribués ont été très larges, ils dépassent même les montants d’émissions effectives dans certains secteurs, du coup le quota ne vaut plus rien et le marché n’existe pas vraiment. Nous militons pour que les quotas ne soient pas donnés aux industriels mais qu’ils soient mis aux enchères. Il faut un système qui dissuade vraiment les industriels de polluer.

Nous avons tenté de convaincre le gouvernement français de ne pas refaire la même erreur qu’en 2005. Il a amélioré la consultation publique,  mais au final le plan français était beaucoup trop généreux. Nous sommes donc passés par la Commission européenne. Le commissaire à l’environnement, Stavos Dimas a adopté une position très stricte et la France, comprenant que son plan – qui plaçait les quotas au-delà du niveau d’émission constaté en 2005 – ne passerait pas, l’a retiré. La France a fini par réduire ses quotas de 12%. Elle est arrivée au niveau que nous réclamions depuis des mois.

Cet épisode nous a convaincu que passer par l’échelon européen pouvait être un bon moyen de faire pression sur les États. C’est une évolution très intéressante que nous constatons dans d’autres  domaines, comme l’eau, les déchets, l’utilisation des substances chimiques… Les États membres craignent désormais les directives européennes et les sanctions de Bruxelles.

Quelles sont les actions que vous menez sur le terrain pour lutter contre le réchauffement climatique ?

En matière de changement climatique il y a trois cibles évidentes  : le grand public, les pouvoirs publics, notamment les villes et régions, et les entreprises.

Auprès du grand public, nous avons lancé un comparateur d’achat, le « Top ten », qui permet de connaître les produits ayant le plus faible impact écologique. On le trouve dans les magasins. Il est très didactique pour les consommateurs. Nous donnons le nom, la marque des produits et leurs caractéristiques. Nous préparons également le lancement d’un top ten pour les villes : un comparateur d’achats publics (véhicules utilitaires, photocopieurs etc).

Du côté des collectivités locales, nous avons voulu démontrer ce qu’une ville pouvait faire pour lutter contre le changement climatique au quotidien. Chalon-sur-Saône a accepté de jouer le jeu. Nous avons donc mis en place un programme, financé par le fonds européen LIFE, sur une durée de trois ans (2002-2005). L’objectif était d’atteindre ce qui est requis par le protocole de Kyoto, à savoir une réduction de 5% sur les gaz à effet de serre. Nous avons donc fait travailler les différents services de la ville en coopération pour mettre en place des mesures dans le domaine des transports, de l’achat de véhicules publics, de l’éclairage public, des économies d’énergie et du réseau de chaleur de la ville. Et finalement en 3 ans, sur son périmètre d’action, nous avons enregistré une réduction de près de 20% des émissions de gaz à effet de serre. La ville a même gagné de l’argent en faisant des économies d’énergie.

Nous menons également d’importantes actions avec les entreprises. Le gaz naturel est l’énergie la moins polluante aujourd’hui. Elle a un rôle de transition à jouer. Nous travaillons sur ces questions avec Gaz de France. Nous collaborons aussi avec Tetrapak, qui a décidé d’acheter des certificats d’électricité verte et d’installer des panneaux solaires sur le toit de son usine, et Castorama qui distribue dans ses magasins une liste de produits les plus écologiques et a créé des rayons spécifiques pour ces produits.