Michel-Édouard Leclerc : « les dirigeants européens n’ont pas encore pris la mesure de la vague inflationniste »

Inflation galopante, spéculation, sobriété, souverainisme alimentaire… Michel Édouard Leclerc revient pour EURACTIV France sur les enjeux qui marquent le quotidien des Français lors de cette rentrée 2022.

Euractiv France
Bordeaux,,,Aquitaine,/,France,-,06,20,2020,:
Un magasin E. Leclerc à Bordeau (Gironde) [sylv1rob1/Shutterstock]

Inflation galopante, spéculation, sobriété, souverainisme alimentaire… Michel-Édouard Leclerc revient pour EURACTIV France sur les enjeux qui marquent le quotidien des Français lors de cette rentrée 2022.

M. Leclerc est président de l’Association des centres distributeurs E. Leclerc (ACDLec). Il fédère le groupement d’entrepreneurs réunis sous l’enseigne et anime le comité stratégique de l’association.

L’inflation des produits alimentaires devrait atteindre les 12 % d’ici la fin de l’année selon l’INSEE. Les dernières projections de la Banque de France tablent sur une croissance française entre +0,5 % et +0,8 %. Êtes-vous inquiet de ce que les prochains mois nous réservent ?

Ça va tanguer dans les sociétés européennes. La génération qui est aujourd’hui au pouvoir, et celle à la manœuvre dans les médias, n’a jamais connu les phénomènes de forte inflation. Au contraire, tous ont grandi dans un contexte de déflation.

Les dirigeants européens n’ont pas encore pris la mesure de la vague inflationniste qui nous guette, et des impacts sociaux et politiques que cela peut créer.

J’ai vu décoller les hausses tarifaires dans nos centrales d’achat européennes dès 2021. Les propriétaires de magasins E.Leclerc partout en France, mais aussi en Pologne, en Espagne, au Portugal ou en Slovénie m’alertent depuis longtemps sur la flambée des mercuriales.

Mais, tout au long de l’année 2021 et une partie de 2022, ni les prévisions de la Banque centrale européenne (BCE), ni celles de la Banque de France ne validaient cette réalité.

Pourtant, le gouvernement n’a pas attendu pour mettre en œuvre des mesures anti-inflationnistes : le bouclier tarifaire a vu le jour en octobre 2021. Aujourd’hui, l’inflation française est la plus basse de la zone euro…

Jusqu’à l’été 2022, le débat public français s’est principalement focalisé sur les moyens de compenser l’inflation.

Il a porté sur le bouclier énergétique, sur l’ampleur du chèque alimentaire, sur la baisse des prix à la pompe. Fin juillet, on a commencé à admettre qu’il fallait fusionner toutes ces dépenses dans un chèque « inflation » plus large.

Mais on préfère la politique du chèque plutôt que de partir en « mode combat » pour diminuer l’inflation d’opportunité. Il y a des hausses de prix exagérées, injustifiées, anticipées voire spéculatives. Il faut impérativement faire le tri. Bercy a lancé une mission pour tenter d’y voir plus clair, je serai attentif aux conclusions.

Y a-t-il une inflation « factice » chez les industriels ?

L’inflation a démarré avant la guerre en l’Ukraine. Dans les hypermarchés, le prix des pâtes, du sucre, de la farine ou encore du gasoil a flambé.

Les industriels ont d’abord invoqué la désorganisation post-covid, le manque de conteneurs, les délais de remise en production.

Toutes les entreprises, de manière quasi unanime, se sont ensuite rangées derrière le discours des Etats qui expliquait que l’invasion russe était à l’origine de l’inflation.

Ma responsabilité vis-à-vis des 18 millions de clients de Leclerc, c’est de pouvoir donner des justifications aux hausses de prix. Je ne conteste pas la difficulté qu’ont les producteurs à faire remonter des factures, mais, aujourd’hui, personne n’assume ces hausses et c’est dans nos magasins, sous nos enseignes, que les consommateurs voient les étiquettes flamber.

C’est pour ça que, depuis huit mois, je vais dans les médias pour alerter l’opinion, les décideurs publics, et narrer la réalité de l’inflation. Jusqu’à présent, j’ai eu raison.

Dans son discours sur l’état de l’union, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen parlait d’une « contribution solidaire » de la part des grands groupes. Êtes-vous en faveur ?

Cela ne peut être envisageable que dans un cadre européen, voire au sein de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques, Ndlr].

Je ne crois pas que les consommateurs qui souffrent de cette crise toucheront le bénéfice de cette redistribution. Je préférerais qu’on cherche à réguler le marché, soit en fixant des prix plafond, soit en revenant à une politique de concurrence, que l’Union européenne a toujours défendue face aux tendances protectionnistes de certains Etats membres.

Une partie de la hausse des prix est choquante quand elle émane d’entreprises qui ont bénéficié des aides récentes de l’Etat et versent des dividendes alors qu’elles prétendaient négocier une hausse des coûts. Politiquement et moralement, demander à l’Etat ou aux contribuables de financer des marges privées sur fonds publics, ne peut que susciter incompréhension et colère. Certains représentants du patronat ne devraient pas sous-estimer ce risque.

L’époque est à la « souveraineté européenne », principe cher à Emmanuel Macron. Comment peut-on, dans ce cadre, assurer une souveraineté alimentaire sans voir les prix à l’achat exploser ?

Le débat sur un souverainisme alimentaire est légitime, mais mal posé. L’Europe produit tout ce qu’il faut en matière alimentaire. La Politique agricole commune (PAC) a un rôle moteur à jouer, pour autant qu’on l’adapte aux nouveaux modèles alimentaires, incluant préoccupations sanitaires et écologiques.

Les tensions actuelles sur le marché opposent le plus souvent les producteurs européens entre eux : c’est le producteur français qui râle face à son collègue espagnol, allemand ou polonais car les coûts de production sont moindres dans leur pays et les tailles d’exploitation plus importantes. Il faudrait une approche européenne plus harmonisée.

On a beaucoup parlé dernièrement du rôle que doivent jouer les gouvernements européens pour assurer une juste rémunération des producteurs : c’est l’objectif des lois EGALIM I et II en France. Ces lois sont-elles aujourd’hui adaptées ?

Depuis des années, on nous dit qu’il faut une politique de l’offre plutôt que de la demande.

En France, ça a d’abord donné lieu à la loi EGALIM-I, dont on a assez vite constaté qu’elle ne changeait rien aux revenus des paysans. J’avais déjà prévenu à l’époque qu’il y avait un non-sens à faire augmenter artificiellement le prix du Ricard, du café, du jus d’orange ou du chocolat, et que cela ne permettrait pas aux paysans français de vivre mieux. Plusieurs rapports parlementaires d’évaluation m’ont donné raison.

Devant cet échec annoncé, il y a eu la loi EGALIM-II, qui était par nature inflationniste et qui s’en revendiquait à l’époque, dont le mécanisme semblait plus logique pour soutenir le revenu agricole.

Les matières agricoles sont désormais sanctuarisées et toutes les hausses de coûts de production s’imposent dans la négociation avec les distributeurs. Elles ne sont plus négociables.

Cette loi intervient aujourd’hui dans un mauvais tempo, car elle accélère la moitié des hausses alimentaires en France.

Dans un contexte de crise cependant, ne peut-on pas entendre l’appel à l’aide de certains producteurs pour une plus juste rémunération ? La brique de lait au premier prix est un exemple concret : 1,05 euro en Belgique, 0,99 euro en Allemagne, mais 0,78 euro en France…

D’abord il va falloir admettre la réalité : il n’y a pas de corrélation entre les prix agricoles et le prix de vente chez Casino ou E.Leclerc.

Je cite le très sérieux économiste Philippe Chalmin, lors de son audition à l’Assemblée nationale le 7 juillet dernier : “Les prix agricoles sont totalement détachés des prix alimentaires puisque les prix agricoles ont leur propre logique qui est une logique de marchés, de plus en plus internationale d’ailleurs”. On oublie toujours que les distributeurs n’achètent pas le lait à la ferme !

Alors, que doit-on faire ? Augmenter nos prix aux consommateurs ? Supprimer les premiers prix ? Mais au profit de qui ? À partir du moment où j’ai respecté la loi, et accepté les hausses censées aller aux producteurs, je revendique ma liberté de faire mon prix de vente face à mes concurrents. Je ne pense pas que la DG Compétion de la Commission européenne y trouverait à redire !

Je constate aussi qu’en ce moment, le marché allemand est plus rémunérateur pour les producteurs laitiers. Ce n’était pas le cas en bas de cycle. Le président de la Fédération nationale des industries laitières (FNIL) François-Xavier Huard affirmait récemment : “en France, les prix du lait augmentent moins vite mais ils diminuent aussi moins vite. En 2015, quand ces pays proposaient 200 euros pour 1 000 litres, chez nous c’était 100 euros de plus”.

Si, dans des négociations futures, un industriel nous présente un tarif similaire à celui appliqué en Allemagne et que la transparence est de mise, notamment sur le reversement aux producteurs laitiers, alors nous l’appliquerons.

Le gouvernement doit-il faire plus pour amortir les coûts de l’énergie pour l’agroalimentaire ?

L’État français a créé un bouclier énergétique pour les usagers. Ce n’est pas le cas encore pour les entreprises. Je milite pour un plafonnement du prix de l’électricité pour assurer la continuité des plans de production des entreprises.

Il faut des priorités et des secteurs stratégiques à privilégier, c’est évident. Il est aussi normal que le gouvernement demande aux entreprises de préparer des plans de réduction volontaire de consommation.

Mais dans le pays du nucléaire, alors que le coût de production est nettement plus bas que celui du gaz, on doit pouvoir proposer un tarif raisonnable d’accès à l’électricité pour les entreprises.

Je n’aime pas l’expression utilisée par le gouvernement, selon laquelle “nous soutiendrons les entreprises qui ne pourront pas répercuter leurs coûts sur les prix de vente aux consommateurs”. J’y vois un risque qu’on se résigne à l’inflation en estimant qu’au bout du compte, c’est le consommateur qui paie.

Le Parlement européen a voté la semaine dernière en faveur de l’élargissement des règles anti-déforestation européennes à des produits agricoles, notamment la volaille, la viande de porc, le maïs ou encore le soja. Comment accueillez-vous de telles annonces ?

C’est une bonne chose. Depuis toujours, le groupe E. Leclerc a souscrit aux efforts européens de réduction de la déforestation : vous parlez à un ancien militant des Amis de la Terre !

Nous avons un dialogue avec des ONG à ce sujet, et nous sommes aussi dans des actions collectives de la SNDI [Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée, NDLR] avec d’autres distributeurs pour garantir que le soja importé ne soit pas lié à la déforestation.

Par ailleurs, depuis 2020, notre enseigne utilise exclusivement des fibres certifiées FSC ou PEFC dans 100 % des produits à sa marque à base de cellulose. Un accent est aussi particulièrement mis sur le recyclage du papier. Pour 2025, l’enseigne s’engage à avoir 100% des emballages primaires papier/carton de ses Marques de distributeurs (MDD) certifiés FSC ou PEFSC.

[Hugo Struna a contribué à la préparation de cet entretien]