« Les replis régionaux en Europe sont souvent des égoïsmes de la prospérité »

L’opposition actuelle entre Flamands et Wallons est loin d’être isolée en Europe. De nombreuses régions revendiquent leur indépendance, alors même que les États membres de l’UE tentent de poursuivre la construction d’une Union la plus intégrée possible. Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’(IRIS) revient sur les spécificités du cas belge et sur les mouvements régionalistes en Europe.

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L’opposition actuelle entre Flamands et Wallons est loin d’être isolée en Europe. De nombreuses régions revendiquent leur indépendance, alors même que les États membres de l’UE tentent de poursuivre la construction d’une Union la plus intégrée possible. Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’(IRIS) revient sur les spécificités du cas belge et sur les mouvements régionalistes en Europe.

Quelle est la situation institutionnelle actuelle de la Belgique ?

L’organisation institutionnelle de la Belgique est très complexe. Elle repose sur l’enchevêtrement de trois niveaux de compétences  : l’État, les régions et les communautés linguistiques. C’est donc un système passablement compliqué, encore accentué par le fait qu’il n’y a pas deux communautés comme on a tendance à le penser en France, mais trois  : flamande, francophone et germanophone. Cette dernière est plus petite que les autres (ndlr  : deux cantons, 854km² et 73 000 habitants), mais elle existe et elle dispose d’institutions propres dans les cantons de l’Est.

Il existe également en Belgique ce que l’on appelle des communes à facilités. Ce sont des communes dont la population appartient à une communauté linguistique situé dans le périmètre d’une autre communauté linguistique. Une espèce d’enclave en quelque sorte, où les droits de la minorité sont protégés par des dispositions spéciales.

En Belgique, la situation de la capitale, Bruxelles, qui est une région en elle-même, est enfin un gros problème. Un litige entre flamands et francophones existe.

Bruxelles est une ville majoritairement francophone au centre avec une périphérie majoritairement néerlandophone et enclavée en zone néerlandophone. Il y règne un statu quo qui ne satisfait personne. Pour les flamands, Bruxelles est une ville naturellement flamande de par sa situation, son origine. Et pour les francophones, c’est une ville qui est de facto francophone, malgré la pression linguistique néerlandophone. Les difficultés posées par le statut de Bruxelles sont l’une des raisons pour lesquelles la Belgique existe encore.

Aux vues de cette organisation très cloisonnée entre communautés, peut-on considéré que les communautés vivent entre elles sans se mélanger, chacune de son côté ?

Ce que je vais dire est peut-être un point de vue de français, mais d’un français qui connaît bien la Belgique. Selon moi la Belgique est virtuellement morte, en tant qu’État unitaire. Les communautés ne partagent presque plus rien.

A quand remontent les tensions entre Flamands et Wallons?

Ce contentieux est historique, il puise ses racines très loin, à la création de la Belgique en 1830.

Côté flamand, les récriminations ont toujours existé. Elles sont liées à la façon dont l’État belge s’est constitué au XIXe siècle. C’est à dire, autour d’une élite francophone passablement détachée du peuple.

Mais les choses ont évolué depuis. Or, les nationalistes flamands projettent sur la situation d’aujourd’hui, des schémas qui n’ont plus court. Je ne vois pas de la part de la population francophone d’aujourd’hui, un quelconque complexe de supériorité vis-à-vis des flamands.

L’autre erreur que l’on a tendance à faire en France, est de penser que le nationalisme flamand est issu de mouvements d’extrême droite, alors qu’il puise ses racines assez largement dans le peuple et la classe ouvrière. Le nationalisme flamand d’extrême droite n’est venu se greffer que dans les années 30. S’il comporte donc une composante de droite, il a toujours eu en parallèle, une composante de gauche.

Qu’est-ce que la victoire d’Yves Leterme le 10 juin dernier aux élections législatives a changé ?

Selon moi la victoire de Leterme n’est qu’un épiphénomène. La réalité aujourd’hui est que si un flamand sur deux, selon un récent sondage, est partisan de la l’indépendance, la classe politique flamande est elle toute tendance confondue, favorable à l’indépendance.

Leterme est un bon chrétien démocrate, pas plus droitiste que les autres. Mais il pourrait être demain un premier ministre de la Belgique qui veut l’indépendance de la Flandre.

Sa récente sortie sur l’hymne nationale en dit long. Quand on a posé la question à Yves Leterme « quelle est l’hymne nationale de la Belgique ? » il s’est mis à chanter la Marseillaise au lieu de la Brabançonne. J’ai peine à croire que l’homme soit idiot et qu’il ne connaisse pas l’hymne national de son pays. Je penche plutôt pour une provocation.

L’un des points majeurs de la crise actuelle est que Leterme a un allié, membre de la grande coalition, qui est ouvertement un parti indépendantiste. On risque demain de retrouver au gouvernement des gens dont la raison d’être est de détruire l’État belge.

Comment expliquer ce décalage entre la population et la classe politique au sujet de l’indépendance de la Flandre ?

Tout simplement car la Flandre est une province intéressante à gouverner. Elle est prospère, culturellement et ethniquement homogène. Elle ne connaît pas de problèmes particuliers. Une fois réglé le souci des communes à facilité et Bruxelles, elle est une région qui a les moyens, demain, de devenir un État indépendant viable.

La Wallonie, peut-elle devenir un État indépendant viable ?

Pour la partie francophone, c’est plus compliqué. Elle est touchée par une crise de désindustrialisation profonde, qui lui donne des capacités moindres.

Toutefois, elle a une viabilité, c’est indéniable. Elle a un territoire assez grand et des capacités. Mais elle se retrouverait en infériorité économique vis-à-vis de la Flandre et perdrait une bonne partie de son image au niveau de l’Union européenne. Ce sera un drame pour l’image internationale de la Belgique.

L’un des problèmes majeurs de la Wallonie est de trouver une porte de sortie. Pour les flamands, elle est toute trouvée  : c’est l’indépendance. Mais les francophones en ont peu.

Quelles peuvent être les options pour les francophones ?

La différence entre flamands et francophone est flagrante  : il y a une solution satisfaisante pour les premiers, par pour les seconds.

La position du monde politique francophone est étrange  : chacun essaie de se convaincre que la Belgique est encore viable, alors que les flamands emploient beaucoup moins de précaution dans les discours. Il est, de plus, difficile de voir une réaction organisée des francophones aux 91 propositions faites par Yves Leterme.

Les différentes options ne sont pas simples à distinguer. Une toute petite minorité de la population est partisane du rattachement à la France. Mais les rattachistes ne représentent que 2% aux élections. Et ces jours-ci une quantité industrielle d’initiatives plus ou moins farfelues comme celle demandant l’unification du Luxembourg et de la Belgique francophone fleurissent sur le web ou dans les journaux.

La seule solution qui préserve les acquis est ce que l’on appelle en Belgique, le nationaliste belgicain. C’est à dire l’État unitaire. Sauf qu’une bonne partie des deux grandes communautés n’en veut plus.

Dans cette crise, quelle est la position de la France ?

A ma connaissance, cette crise n’a aucun écho en France. Pourtant la France devrait se soucier de ce que sera la Belgique dans 20 ans.

Il n’est pas évident qu’elle existe encore.

Le Roi Albert II de Belgique a décidé de mener des consultations pour résoudre la crise. Peut-il vraiment y arriver ?

Oui je pense qu’Albert II va réussir à dénouer cette crise. Ce souverain se comporte de façon un peu plus interventionniste que dans le passé.

On va trouver vraisemblablement un énième rabibochage qui ira sûrement vers un peu plus de confédération sans aller jusqu’à la rupture. Il y aura de nouveau une enième table ronde, qui accouchera d’un énième accord qui permettra à la Belgique de continuer comme ça. Je ne suis pas persuadé que cela soit extrêmement pérenne.

Les exigences de Leterme, mise en place d’un droit des étrangers autonome, d’un code de la route autonome, d’une fiscalité différente, et d’une protection sociale différente, ouvrent un peu plus la voie vers l’indépendance, et reviendront inévitablement sur la table à un moment donné.

Que reste-t-il en effet au fédéral? Deux domaines régaliens  : les affaires étrangères et la défense. Et sur la défense, personne ne se battra. Les ennemis autour n’étant pas nombreux…

La volonté séparatiste belge n’est pas isolée  : Catalogne et Pays Basque en Espagne, Corse en France, Ecosse au Royaume-Uni. Que penser de ce repli régional en pleine construction européenne ?

Selon les cas, ces sentiments nationalistes reposent sur plus ou moins de réalités historiques. Je dirais sur plus de réalité historique pour les cas de la Catalogne, de l’Ecosse et de la Flandre, et sur moins de réalité historique pour l’Italie du Nord. La Padanie est une pure construction intellectuelle.

Les replis régionaux en Europe sont souvent des « égoïsmes de la prospérité ». Certaines régions comme la Padanie en Italie, par exemple, considèrent qu’elles ont les moyens économiques de larguer les amarres.

La mise en valeur de la langue, de sa spécificité, mais aussi la volonté de cesser de financer des régions finalement moins développées, sont au centre de toutes ces volontés de séparatisme. 

Que vont devenir les États-nations ?

Il y a une déconstruction des États-nationaux. Mais ce qui est aberrant c’est que nous avons à la fois une construction européenne qui se fait sur le mode du supranational et du fédéralisme et de l’autre côté, en passant par le bas, le sentiment identitaire dans tout ce qu’il peut avoir de temps en temps de plus fermé et de plus intolérant. Et beaucoup de ces mouvements séparatistes s’affirment ouvertement pro européens tout en développant une vision de l’ethnie et de la langue qui est un enfermement.

La question suivante doit alors être posée : dans une Europe ouverte, une économie mondialisée, quel est l’avenir de quelqu’un qui aurait pour seul horizon la langue basque ou catalane. Je dis cela sans être méprisant pour ces langues.

Comment peut-on penser intégrer durablement des populations migrantes dans des territoires qui se renferment sur leur langue et leur ethnicité. C’est déjà difficile quand on est natif du pays Basque d’avoir pour seul horizon la langue et la culture basque. Mais si ont est un immigré extra européen, installé au pays Basque et qu’on doit en plus pour s’intégrer aux valeurs européennes et à sa culture, passer par l’intégration à une culture qui n’a pas d’horizon européen devient de la folie pure.

Les séparatistes flamands ne sont donc pas des anti-européens ?

Effectivement, ils sont très majoritairement pro européens à l’exception quelques mouvances dans le Vlaams Belang.

C’est ce qui pose problème. On ne peut pas tenir à la fois un discours d’ouverture et d’enfermement avec une définition de la citoyenneté purement ethnolinguistique.

Comment ce problème est perçu par les institutions européennes ?

Pour l’instant j’ai l’impression que personne ne prend la mesure de ce qui est en train de se passer. L’Europe de l’Ouest n’est pas la seule touchée. L’Europe de l’Est nouvelle intégrée à l’UE connaît les mêmes problèmes. On ne se rend pas compte à quel point la question du statut du Kosovo est importante pour l’avenir. C’est une bombe placée sous le pied de l’Union européenne. Si indépendance il y a, cela reviendrai à avaliser là encore, l’idée selon laquelle, des États peuvent faire scission sur des bases purement ethnolinguistique. Car on sait très bien que quelque soit les intentions affichées par les albanophones du Kosovo, un Kosovo indépendant ne sera pas multiculturel et multiethnique. Personne n’adhère à cette fable là.

Il y aurait donc un risque d’amplifier les séparatismes, de provoquer une réaction en chaîne ?

La réaction en chaîne existe déjà. Victoire des indépendantistes en Ecosse, les mouvements en Catalogne ainsi que bien d’autres signes en sont tout autant de preuve.