« Les Européens sont au pied du mur »

A la veille de la réunion des ministres européens de l’Économie et des Finances, la Commission européenne devrait confirmer les mauvais chiffres de la croissance. Dans un entretien avec EURACTIV.fr, l’économiste Jean-Paul Fitoussi (OFCE) analyse les propositions que la France compte soumettre à ses partenaires européens pour trouver une solution coordonnée à la crise.

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A la veille de la réunion des ministres européens de l’Économie et des Finances, la Commission européenne devrait confirmer les mauvais chiffres de la croissance. Dans un entretien avec EURACTIV.fr, l’économiste Jean-Paul Fitoussi (OFCE) analyse les propositions que la France compte soumettre à ses partenaires européens pour trouver une solution coordonnée à la crise.

EURACTIV.fr : La baisse annoncée des chiffres de croissance aura-t-elle des conséquences sur le respect par la France du pacte de stabilité et de croissance ?

Jean-Paul Fitoussi : Il est évident qu’une faible croissance implique une réduction des recettes publiques et donc aggrave le déficit budgétaire. Les prévisions de déficit budgétaire qui ont été faites en début d’année ne peuvent donc être réalisées en raison de l’imprévisibilité de la croissance.

On pourrait imaginer alors que soit fait un ajustement budgétaire drastique des dépenses publiques, mais outre que c’est quasiment impossible, cela risquerait d’aggraver la récession.

Partout dans le monde, les déficits publics seront donc plus élevés que ce qui a été prévu. Et ce n’est pas spécifique à la France.

Christine Lagarde a pourtant récemment déclaré « ne pas pouvoir imaginer que le déficit de la France dépasse la barre des 3% »…

La France est présidente du Conseil européen et donc rassure ses partenaires, si besoin en était.

Finalement, le scénario actuel correspond à ce que Nicolas Sarkozy avait laissé entendre à Bruxelles en juillet 2007  : la France rentrera dans les clous du pacte en 2012 et non pas en 2010 comme prévu ?

Tout cela était prévisible parce que cela relève d’une stratégie qui consiste à faire passer les réformes structurelles avant le programme de rigueur, si je puis dire. Le contraire eut empêché pour longtemps la possibilité de réformes structurelles.

La situation actuelle est intéressante en ce que les Européens sont au pied du mur. Soit ils obéissent aveuglement à des règles qui n’ont pas vraiment de légitimité théorique. Soit ils s’occupent des problèmes des Européens.  Au deuxième semestre 2008, les journaux français, notamment, se glorifiaient de ce que l’Europe allait connaitre un sort plus favorable que celui des États-Unis, pays par où le scandale est arrivé. J’avais à l’époque dit exactement le contraire, c’est-à-dire que la croissance serait vraisemblablement plus robuste et reviendrait plus rapidement aux États-Unis qu’en Europe. Tout simplement parce qu’aux États-Unis, le gouvernement a réagi, sans se cacher derrière des règles budgétaires pour que la récession n’advienne pas. Alors que les Européens n’ont strictement rien fait, ni sur le plan budgétaire, ni sur le plan monétaire. Vous ne pouvez donc pas imaginer que le deuxième s’en sorte mieux que le premier.

La rénovation de la relation des États membres avec la BCE et fait parti des projets dont la France compte discuter lors du prochain conseil des ministres de l’Économie, le 12 septembre. Mais concrètement que peut-il se passer quand on sait que l’Allemagne, par exemple, est opposée à une modification du statut de la BCE ?

Aux États-Unis les taux d’intérêts sont de 2%; en Europe il est de 4,25%. C’est le système de gouvernement de l’Europe qui est en cause.

Mais concrètement, rien si on ne modifie pas les traités. L’opposition des Allemands dépend aussi de la conjoncture. Quand la situation est très bonne en Allemagne, il est logique que ceux-ci ne voient pas pourquoi ils modifieraient quoi que ce soit au système de gouvernance européen. Mais aujourd’hui la situation devient plus inquiétante et l’on entend beaucoup plus d’Allemands protester contre la rigidité de la gouvernance européenne.

Les États ne peuvent pas être sourds tout le temps. La pression des gouvernements pourrait être un élément important de la modification de la stratégie monétaire en Europe.

En réalité, aujourd’hui, il faudrait que l’Europe prenne son destin entre ses mains. Elle a beaucoup d’atouts pour le faire et de surcroit pour réaliser des programmes d’actions qui correspondent au souhait des populations.

Sur quoi devrait-elle agir en premier ?

J’ai déjà par exemple proposé que l’Europe émette des emprunts en euros « euros bond » pour financer des politiques européennes d’investissement d’infrastructures, matérielles et immatérielles.

Pour les PME ou pour lancer des programmes ambitieux sur les énergies nouvelles, il ne serait pas stupide aujourd’hui de mettre en œuvre le programme de Lisbonne de financement de la recherche et de l’éducation ou de créer des infrastructures de transport à l’échelle européenne.

Ce discours n’est pas nouveau. Pourtant les politiques avancent lentement. Comment l’expliquez-vous ?

Le système de gouvernance de l’UE ne le permet pas. Si pour conduire une politique en France il fallait l’unanimité des régions, aucune politique ne pourrait être conduite.

Parmi les mesures proposées par Christine Lagarde, il y a l’adoption d’une politique plus ferme sur les changes avec la Chine…

Il vaudrait mieux que nous soyons capables d’adapter nos taux de changes,  plutôt que de demander à la Chine de le faire pour nous. C’est irresponsable de dire « nous ne voulons pas que nos taux de change soient plus bas, alors faites en sorte que vos taux de change soient plus hauts ».

Là encore le problème est donc interne à l’Europe ?

Evidemment le système de décision européen peut conduire à la paralysie.

Dans le domaine financier, Lagarde propose aussi de ramener la stabilité financière par une meilleure gouvernance. Qu’en pensez-vous ?

Il y a deux problèmes. Le premier est que le système bancaire européen n’est pas vraiment intégré, il y a encore des progrès à faire. Le second problème est qu’une bonne régulation européenne ne pourrait avoir d’effets que si elle était généralisée à l’échelle de la planète. Mais il n’empêche qu’il est essentiel de recevoir des règles qui fassent aller le système financier dans le sens d’une plus grande responsabilité et d’une plus grande déontologie. Il y a des choses à faire à l’échelle européenne.

Est-ce possible d’avoir une réponse concertée à la crise économique actuelle ?

Je crois que la crise sera passée avant que la palabre n’ait produit ses effets. La concertation prend du temps. Une fois la direction de la concertation acceptée, il faut encore décider les actions à entreprendre. Ce n’est pas un élément de très grande réactivité.

Il faut espérer que ce qui se passe aujourd’hui par la concertation permette d’aboutir à un système pour que la crise ne se reproduise plus. L’Europe est dans le temps de la réflexion avec la concertation, alors qu’elle devrait être dans le temps de la décision.

Comment envisagez-vous la croissance de l’Europe dans les deux ans ?

L’Europe connait un affaiblissement de sa croissance parce qu’elle n’est pas gouvernée, c’est-à-dire pour des raisons artificielles et pas pour des raisons inhérentes à la mauvaise santé de son économie. Ne réagissant pas toute seule, elle ne pourra que bénéficier de la réaction des autres. Quand le dollar augmentera et que le prix du pétrole baissera, l’Europe se portera mieux.