« Le plus dur sera de réinstaller la confiance entre les citoyens et l’État »

Il aura fallu la pression des agences de notations pour accélérer la mise sur pied d’un gouvernement belge. Pour Jean-Benoît Pilet, chercheur au Centre d’étude de la vie politique de l’Université libre de Bruxelles, le pays devrait rester calme jusqu’en 2014, date des prochaines élections fédérales.

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Il aura fallu la pression des agences de notations pour accélérer la mise sur pied d’un gouvernement belge. Pour Jean-Benoît Pilet, chercheur au Centre d’étude de la vie politique de l’Université libre de Bruxelles, le pays devrait rester calme jusqu’en 2014, date des prochaines élections fédérales.

Les Belges détiennent maintenant le record du monde de la plus longue période sans gouvernement. Plus de 540 jours de discussions, tractations, disputes et noms d’oiseaux entre les partis politiques du Nord et du Sud ont été nécessaires pour arriver à un accord. 

Et encore. C’est la menace de voir les taux d’emprunt s’envoler sur les marchés qui a forcé la main des négociateurs flamands et francophones, après la dégradation de la note du pays par Standard & Poor’s, le 25 novembre 2011. 

Pour la première fois depuis 1974, un francophone, le socialiste Elio Di Rupo va devenir Premier ministre belge en prêtant serment à la Chambre des représentants. En plus d’assurer la réforme de l’État, qui doit octroyer plus d’autonomie aux régions, et faire face aux défis économiques, il va devoir redonner confiance dans l’avenir du pays, tout en gardant à l’esprit que les nationalistes flamands ne sont jamais bien loin.  

Le nouveau Premier ministre va prêter serment. Est-ce vraiment la fin de la crise politique ? 

La situation actuelle fait qu’il y a peu de chances pour qu’une nouvelle crise éclate dans l’immédiat, les enjeux sont trop importants et aucun parti de la coalition (socialistes, libéraux et conservateurs francophones et flamands) n’y a intérêt. Ils vont devoir concrétiser l’accord pour démontrer leur sérieux et mettre en place les réformes de l’État et le programme socio-économique. 

Nous pouvons espérer une période de calme jusqu’en 2014, date des élections fédérales et européennes. Elles seront une source de tensions puisque les nationalistes flamands de la NVA (Alliance néo-flamande, premier parti de Flandre, ndlr) seront en embuscade. Leur résultat dépendra directement du bilan du gouvernement. 

Les problèmes communautaires sont censés être réglés grâce à cet accord, mais, selon les derniers sondages, les nationalistes flamands, tous partis confondus, continuent de progresser et recueilleraient aujourd’hui presque 50% des voix. Comment l’expliquer ?

La presse flamande a tendance à affirmer que si nous avons un accord aujourd’hui, c’est en partie grâce à la pression que la NVA a pu exercer sur la scène politique. Elle aurait servi d’aiguillon. 

L’autre particularité est que ce parti n’est pas uniquement nationaliste. C’est aussi une formation de droite qui demande plus de rigueur budgétaire, critique le programme socio-économique de la coalition et n’hésite pas à citer les recommandations européennes, ce qui lui permet d’élargir son champ d’action et son électorat. 

Les revendications nationalistes vont évoluer dans ce domaine. Elles vont se focaliser beaucoup plus sur les sujets financiers et développer l’argument selon lequel la Flandre s’en sortirait beaucoup mieux toute seule, à l’image de ce que peut faire la Ligue du Nord en Italie. 

La réforme de l’État ne doit-elle pas justement permettre à la Belgique de mieux fonctionner ?

Certaines choses ont été simplifiées comme le fonctionnement du Sénat. Mais la grande orientation de cette réforme est le renforcement du fédéralisme à la belge, qui donne une large autonomie locale. 

Mais quel peut être l’intérêt d’une régionalisation du code de la route par exemple ? L’État belge ne serait-il pas devenu une coquille vide ?

Il s’agit de gérer les compétences au plus proche du citoyen, au niveau le plus adéquat. Il ne faut pas forcément y voir une idéologie derrière. D’autres pays font de même avec le code de la route, les États-Unis par exemple.

Et il est injuste de dire que l’État belge est une coquille vide. Dans certains domaines comme l’emploi ou la sécurité sociale, il dispose de plus de prérogatives que l’État allemand. A la seule différence que le fédéralisme allemand est coopératif, alors que celui à la belge est fondé sur la confrontation. 

Le nouveau gouvernement va devoir tout faire pour renverser la tendance en démontrant que les questions sociales et économiques sont plus importantes que les querelles communautaires. 

Comment réconcilier les Belges entre eux après presque 600 jours de chamailleries entre le Nord et le Sud ? 

Le plus dur sera de réinstaller la confiance entre les citoyens et l’État après une si longue crise. Mais il n’est pas dit que les tensions soient plus fortes qu’avant. Les électeurs sont juste plus conscients du fossé qui sépare les deux classes politiques. 

Dans le même temps, de nombreuses initiatives ont émergé pour rapprocher les francophones et les flamands comme le G1000, qui a réuni mille personnes, venues des quatre coins du pays, pour réfléchir à leur avenir commun. 

Pourtant les Belges se sont peu mobilisés pour faire pression sur les négociations…

Cette attitude s’explique en partie par l’absence de conséquences directes sur la vie quotidienne des citoyens, puisque beaucoup de compétences sont gérées par les entités fédérées. L’apathie est l’une des caractéristiques du peuple belge.