« L’analyse des miels doit devenir obligatoire en Europe », selon la DG de Famille Michaud Apiculteurs
La patronne de la société Famille Michaud Apiculteurs, leader européen du miel, revient pour EURACTIV sur les grands enjeux qui pèsent sur ce produit en proie aux fraudes massives.
Après la publication d’une étude révélant que 46 % du miel importé en Europe serait frelaté, et avant la prochaine révision de la Directive miel, la patronne de la société Famille Michaud Apiculteurs, leader européen du miel, revient pour EURACTIV sur les grands enjeux qui pèsent sur ce produit en proie aux fraudes massives.
Marie Lecal-Michaud est directrice générale de Famille Michaud Apiculteurs, leader européen des sucrants naturels et de la distribution de miel. La société produit 22 000 tonnes de miel par an et 3 000 tonnes de sirop d’érable dans 72 pays.
Selon une récente analyse de la Commission européenne menée entre 2021 et 2022, près de la moitié du miel importé (46 %) serait frelaté. La dernière, cinq ans plus tôt, arrivait à 14 %. Comment expliquer cette dégradation du miel vendu en Europe ?
Le miel est l’un des cinq produits alimentaire les plus fraudés au monde. Mais cela n’est pas nouveau. L’apparente explosion est surtout liée à l’amélioration des méthodes de détection.
Quelles sont les fraudes les plus courantes aujourd’hui ?
Les principales fraudes concernent d’abord l’ajout de sucre, qui permet d’augmenter la marge sans changer le prix du produit final. Ensuite, il y a les origines géographiques et l’origine florale. On peut donc trouver sur le marché du miel dit « français » alors qu’il provient d’Italie ou de Hongrie ; ou encore du miel dit d’ « acacia », alors qu’il s’agit d’un miel « toutes fleurs ».
L’étude de la Commission rapporte que le taux le plus élevé de contrefaçons a été observé en France. Sur 21 échantillons interceptés dans les ports hexagonaux, 17 étaient suspectés de non-conformité (81 %). Pourquoi sommes-nous particulièrement concernés ?
Le miel de France est particulièrement sujet à la fraude, car c’est le plus cher d’Europe, notamment parce que nous consommons plus de miel – entre 45 et 50 000 tonnes par an – que nous en produisons – entre 15 et 20 000 tonnes. Nous assistons ainsi à une « francisation » illégale des miels espagnols ou asiatiques, comme l’avait montré une enquête de 2019.
Mais cette fraude à l’origine existe dans tous les pays d’Europe. Si les Français veulent avant tout du miel français, les Italiens réclament aussi du miel italien et les Allemands du miel allemand. Et aujourd’hui, c’est très facile, il suffit de changer les étiquettes.
Les contrôles existent, mais comme le rappelle l’association Foodwatch, les services nationaux ou les laboratoires privés ne disposent pas de moyens suffisants. Les nouveaux outils de détection peuvent-ils rendre les analyses plus systématiques ?
L’analyse des miels doit devenir systématique et obligatoire en Europe. Notre laboratoire partenaire en réalise déjà pour de nombreux producteurs, via la technologie RMN (Résonance Magnétique Nucléaire) fonctionnant selon le même principe que l’IRM en médecine.
Cet outil permet de produire une carte d’identité complète des miels, avec leur composition, leur origine florale, etc. D’autres acteurs privés en disposent, en Allemagne et en Italie pour ce qui concerne l’UE.
Tant que les analyses seront facultatives, nous connaîtrons des fraudes. L’abeille étant un animal qui échappe à tous contrôles, ce n’est pas l’origine d’un miel qui garantit sa qualité, mais bien le contrôle que l’on en fait.
Reste que ces analyses ont un coût. Une obligation ne risque-t-elle pas de poser problème aux petits producteurs ?
Une analyse dans un laboratoire coûte entre 50 et 150 euros, en étant subventionnée par l’État via le PAE (Programme apicole européen). L’apiculteur va donc payer 40% de ce prix, ce qui reste soutenable économiquement.
Près de la moitié des importations de miel de l’UE sont probablement frauduleuses
Selon une nouvelle analyse menée par la Commission, une part importante du miel importé dans…
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Aujourd’hui, un mélange de différents miels provenant de pays tiers et conditionné dans l’UE n’est pas obligé d’indiquer les pays d’origine sur le pot. Êtes-vous d’accord avec ces nombreux pays européens qui veulent durcir les règles d’étiquetage ?
La France impose déjà la mention des pays d’origine, une règle stricte, mais nécessaire. En revanche, les autres États peuvent se contenter d’indiquer, lorsqu’ils mélangent des miels importés, « miels originaires de l’UE » ou simplement « non-originaires de l’UE ». Il y a là une distorsion de concurrence pour les producteurs, en particulier français.
Tous les pays membres devraient avoir obligation de faire des analyses systématiques et d’afficher les pays d’origine. C’est actuellement une demande de la France avec six autres pays européens. Il faut que les consommateurs sachent ce qu’ils consomment.
Pourquoi cela ne fait-il pas consensus au sein de l’UE ?
Pour certains pays, l’obligation de mentionner les pays d’origine fausse la concurrence libre. La Commission européenne semble alignée sur cette idée, et pourrait proposer d’imposer un étiquetage par continent et non par pays. Il s’agirait, pour nous, d’une régression dangereuse.
Vous-même importez du miel d’Argentine. Pourquoi ne pas travailler exclusivement avec les producteurs français et européens ?
L’importation devient obligatoire, car l’Europe n’est pas autosuffisante. Elle importe à hauteur de 60 % du miel consommé sur son territoire.
De plus, le miel argentin est un miel toutes fleurs de grande qualité organoleptique. Le pays produit jusqu’à 80 000 tonnes dans des zones préservées, avec peu de pesticides, et n’en consomme que 20 %. Cette surproduction rend le miel très compétitif sur le marché, et des prix attractifs qui permettent d’offrir un miel de qualité à tous les consommateurs.
Qu’attendez-vous de la révision de la Directive miel actuellement menée par la Commission européenne ?
L’objectif est que nous soyons tous soumis à la même réglementation, sur les analyses ou l’étiquetage. Nous devons aussi nous protéger contre certains produits de synthèse, des édulcorants, qui arrivent sur le marché européen et revendiquent l’appellation « miel ». C’est le cas des « miels » végans. La définition du miel – produit issu des abeilles – ne doit pas changer. Ce point semble heureusement faire consensus en Europe, pour l’instant.
La diminution de la production de miel en Europe est également liée aux facteurs environnementaux : baisse des ressources en fleurs, parasites, pesticides… Qu’attendez-vous de l’Union européenne sur ce plan ?
L’agriculture intensive a fait de certaines de nos campagnes de véritables déserts verts. Il n’y a plus de fleurs, les colonies d’abeilles s’affaiblissent. Les pesticides restent le principal problème. Un des enjeux majeurs pour les dix prochaines années concerne l’homologation des nouvelles molécules. Nous devons trouver des procédés pour la rendre plus rigoureuse.
La méthode de retour à la ruche est, par exemple, très intéressante. Elle consiste à suivre le trajet des abeilles munies de puces RFID, après les avoir soumises à différentes doses de pesticides. Cela a permis de montrer que les néonicotinoïdes ne tuent pas les abeilles, mais les désorientent, agissent comme un neurotoxique. Pourtant, cette technique n’est toujours pas utilisée dans l’évaluation des molécules, ni par la France, ni par l’Union européenne.