Lalumière : les dirigeants d'aujourd'hui laissent l'Europe à la dérive
La génération actuelle de dirigeants aux commandes en Europe semble fatiguée et paraît avoir perdu le sens du projet européen, a déclaré lors d'un entretien exclusif avec EURACTIV Catherine Lalumière, première femme à avoir été secrétaire générale du Conseil de l'Europe. Catherine Lalumière, femme politique française du Parti radical socialiste, fut ministre dans le cabinet de Pierre Mauroy entre 1981 et 1984. Elle a été membre du Parlement européen de 1999 à 2004. Elle est actuellement vice-présidente du Mouvement européen, et préside un groupe de travail sur l'élargissement. Elle s'est confiée à Georgi Gotev.
La génération actuelle de dirigeants aux commandes en Europe semble fatiguée et paraît avoir perdu le sens du projet européen, a déclaré lors d'un entretien exclusif avec EURACTIV Catherine Lalumière, première femme à avoir été secrétaire générale du Conseil de l'Europe.
Catherine Lalumière, femme politique française du Parti radical socialiste, fut ministre dans le cabinet de Pierre Mauroy entre 1981 et 1984. Elle a été membre du Parlement européen de 1999 à 2004. Elle est actuellement vice-présidente du Mouvement européen, et préside un groupe de travail sur l'élargissement.
Elle s'est confiée à Georgi Gotev.
L'Europe se trouve dans une situation de crise, d'abord à la suite de la crise mondiale et aujourd'hui de la crise en Grèce. D'autre part, l'Europe s'interroge : nouvelle commission, nouveau traité, nouvelle stratégie Europe 2020 ou encore la stratégie de M. Felipe Gonzalez pour 2030. Comment voyez-vous l’Europe, Mme Lalumière?
Nous sommes au milieu du gué, très probablement. Il est certain, milles indices le montrent, qu'il y a eu une époque de croissance et de relative prospérité qui est désormais derrière nous. Nous vivons aujourd'hui des transformations mondiales considérables et une crise mondiale très sévère. Dans ce contexte, l'Europe est malmenée, notamment sur le plan économique. Son taux de croissance est très mauvais, or on ne pourra pas surmonter les difficultés sans une augmentation de ce taux de croissance.
Mais, plus profondément, nous avons en Europe une crise d'identité, concernant le projet européen lui-même.
Ce projet a besoin depuis le départ (années 1950) de gens qui sachent où ils vont et pourquoi ils le font. C'était le cas des pères fondateurs qui avaient une ambition : la paix sur le continent et le barrage à tous les régimes totalitaires. Il s'agissait là d'objectifs précis, ambitieux et nobles. De plus, ils avaient la volonté de forger les instruments capables d'atteindre ces objectifs. Ce qui n'était pas facile : à l'époque de la mis en route de la Communauté du charbon et de l'acier, beaucoup d'intérêts étaient contre eux et c'était compliqué. Le marché commun était aussi un projet difficile.
A cette époque, il y avait des objectifs précis, ambitieux et clairs ainsi que le volonté de forger les instruments. Puis les années ont passé. On a accompli certaines choses, notamment la prospérité : la Communauté économique européenne a été une zone de prospérité importante. On a également réussi à élargir cette communauté jusqu'à absorber les pays d'Europe centrale. C'était quelque chose de nécessaire en même temps qu'une grande joie.
Maintenant, on a l'impression que l'on est fatigué.
Dans le passé, certains qui avaient l'esprit lucide disaient que ce qui guettait la construction européenne et qui pourrait la menacer, c'était l'indifférence.
Je me demande si aujourd'hui la génération qui est aux commandes n'est pas fatiguée et menacée par l'indifférence, c'est à dire la perte du sens de la construction européenne et partant la perte de la détermination, de la volonté d'atteindre des objectifs. On laisse les choses dériver.
Cette époque héroïque est elle révolue? Manque t-il des héros de la trempe de MM. Kohl, Mitterrand, Delors…
Il y avait les héros d'origine et une période où ce ne n'était peut être pas héroïque, mais on avait la chance d'avoir en Europe des dirigeants capables de surmonter leurs égoïsmes nationaux.
M. Kohl, par exemple, a donné son soutien à l'euro, avec pour conséquence la suppression du Deutschemark, et c'est une décision énorme pour les allemands. Mais pourtant, il l'a fait! Il accepte l'impopularité dans son pays. Attention, je ne dis pas que M. Kohl voulait se sacrifier électoralement!
Mme Merkel n’a pas voulu se sacrifier, mais sa position populiste contre l’aide à la Grèce ne lui a pas permis quand même de gagner les élections …
Peut être a-t-elle fait une petite erreur. J'ai beaucoup d'admiration pour elle et c'est aujourd'hui certainement la plus forte des dirigeante européenne et celle qui se rapproche le plus de cette génération des Kohl, Mitterrand, Delors etc…
Mais s'agissant d'aider la Grèce, étant donné l'opposition de l'opinion publique, effectivement, elle a hésité.
Et elle s'est comportée comme les autres hommes dirigeants ?
Comme les autres hommes de sa génération, pas comme aurait réagi Kohl, Mitterrand ou Delors. Elle n'a pas été récompensée de sa timidité sur la Grèce puisqu'elle a perdu cette élection régionale en Rhénanie du Nord-Westphalie.
Je ne sais pas comment le corps électoral aurait réagi si elle avait eu le courage de décider plus vite d'aider la Grèce. Peut être aurait elle été créditée pour cet acte de courage. Quand on regarde l'exemple de M. Kohl, on voit qu'il a été courageux de créer la monnaie unique et de sacrifier le DM. Mais de la même façon, il a été courageux quand il a opté rapidement pour la réunification de l'Allemagne. Personne ne lui en a voulu au final. Parce que d'un point de vue historique, le courage politique compte, en particulier pour l'image de quelqu'un.
On a parlé des dirigeants allemands. Quid des dirigeants français? M. Sarkozy? Qu'a t-il apporté dans cette Europe? Quelle analyse faite vous de ses propositions, notamment sur la Turquie par exemple?
Je vais vous faire une réponse de "normand" : oui, mais…
Le président a pris à certains moments de bonnes initiatives, notamment lors de la présidence de l'UE il y a deux ans : conflit en Géorgie, réactions aux débuts de la crise financière. De mon point de vue, il a pris de bonnes décisions, et je les ai soutenues.
Son comportement pendant la présidence française de l'UE a effectivement été loué par de nombreux observateurs. Comment voyez-vous M. Van Rompuy par rapport à cela?
M. Van Rompuy est un président permanent. M. Sarkozy était lui titulaire de la présidence semestrielle tournante. Ce n'est pas comparable. Mais je trouve qu'à cette époque, M. Sarkozy a pris de bonnes décisions.
S'agissant du dossier turc, je parle avec une liberté de parole totale : je n'approuve pas sa position. Le dossier turc est très important, ce pays est un grand pays qui doit être respecté, écouté. On ne peut pas brutalement d'un revers de main dire que ce pays n'est pas européen et qu'il ne rentrera pas dans l'UE. C'est une analyse que j'estime sommaire, que je déplore, et je souhaiterais que le président traite de ce sujet avec une largeur de vue plus grande, et je crois que ce serait dans l'intérêt de la France et de toute l'Europe.
Vous êtes la première femme présidente secrétaire générale du Conseil de l'Europe [entre 1989 et 1994]. Dans l’optique des droits de l’homme et la situation des femmes, il y a des thèmes assez controversés, comme la burqa. Quelle est votre position là-?
Sur l'affaire de la burqa, en soi, ce n'est pas un "crime" de porter un voile grand, moyen ou petit. Ce qui est très gênant, c'est la signification que l'on donne au port du voile. Si cela signifie la soumission de la femme et la mise à l'écart dans sa maison de la femme qui ne peut pas montrer son visage à l'extérieur, alors je dis clairement "danger". C'est une conception de la femme que je critique profondément. Alors il faut combattre ce signe d'infériorité de la femme.
Mais en soi, les gens peuvent s'habiller comme ils veulent. Mais ici il y a des arrières pensées dans l'utilisation de la burqa. Elle peut aussi avoir une signification politique, une sorte de bravade contre notre culture occidentale. Et ce n'est pas acceptable.
Ma réponse est ambiguë, comme l'est le sujet en question. C'est une façon de s'habiller : pourquoi limiter la liberté de choix dans l'habillement de ces femmes?
Par contre si on prend en compte les significations profondes, on voit que des problèmes fondamentaux sont posés et qu'il faut agir.