La loi sur les agents étrangers change fondamentalement les relations de la Géorgie avec l’Occident, avertit la présidente du pays

La loi géorgienne sur les agents étrangers modifie profondément les relations du pays avec ses partenaires occidentaux, et l’UE devrait réévaluer ses liens avec Tbilissi après les élections d’octobre, a confié la présidente Salomé Zourabichvili à Euractiv.

Euractiv.com
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La présidente du pays, Salomé Zourabichvili. [Administration de la présidente de la Géorgie]

La loi géorgienne sur les « agents étrangers » modifie profondément les relations du pays avec ses partenaires occidentaux, et l’UE devrait se baser sur le résultat des prochaines élections, qui auront lieu en octobre, pour réévaluer ses liens avec Tbilissi, a expliqué la présidente du pays, Salomé Zourabichvili, à Euractiv lors d’un entretien.

Le parti au pouvoir dans ce pays du Caucase, le Rêve géorgien, a annoncé début avril le retour du projet de loi sur les « agents étrangers » dont une première mouture avait été abandonnée après des protestations ayant rassemblé des dizaines de milliers de personnes à Tbilissi en mars 2023 pour dénoncer un texte calqué sur une loi russe visant les détracteurs du pouvoir.

Cette annonce a immédiatement ravivé les protestations, et les citoyens sont descendus dans les rues alors que l’UE a exhorté le pays à abandonner le texte.

La présidente du pays, Salomé Zourabichvili, a accepté de répondre aux questions d’Euractiv sur la situation qui divise le pays.


Vous avez clairement indiqué que vous opposeriez votre veto à la loi sur les agents étrangers, mais ce veto est largement symbolique [le Rêve géorgien pouvant passer outre ce veto en recueillant une majorité simple de 76 voix, majorité que le parti assure avoir]. Quel sera, selon vous, l’impact de cette loi au niveau national ?

Cette loi est plus qu’une simple loi. Dans son contenu et sa forme, elle ressemble à la loi russe [utilisée par le Kremlin pour réprimer les voix dissidentes] et constitue une tentative évidente d’intimider les organisations non gouvernementales de la société civile à un moment très sensible pour nous, juste avant les élections du 26 octobre.

L’objectif est d’autant plus clair lorsque l’on sait que ces organisations non gouvernementales seront impliquées dans l’observation des prochaines élections.

Ce projet de loi modifie les termes de notre relation avec nos partenaires et amis occidentaux, car il les considère comme des agents subversifs et des révolutionnaires qui tentent de renverser le gouvernement actuel. Il vise ces mêmes organisations qui ont construit ce pays depuis notre indépendance, en soutenant le processus démocratique, l’agriculture, l’éducation et la santé.

Le discours qui consiste à dire « vous nous avez aidés pendant 30 ans, mais maintenant vous êtes les agents étrangers » ne tient pas la route. De nombreux Géorgiens — une très grande partie de la société — ont travaillé avec des organisations internationales, européennes ou américaines à un moment ou à un autre.

Cela inclut les personnes qui sont aujourd’hui au pouvoir, comme le président du parlement qui a travaillé pour une fondation allemande pendant 15 ans. Si l’on suit leur logique, cela fait d’eux des agents étrangers.

Après le rejet du projet de loi l’année dernière à la suite de manifestations massives et de critiques quant à son caractère non européen, ils [les membres du Rêve géorgien] l’ont réintroduite au pire moment possible, alors qu’il ne servait à rien et que la situation était stable et apaisée.

Alors pourquoi la réintroduire ?

C’est un obstacle évident à notre avenir européen. Au lieu de faire ce que nous devrions être en train de faire — travailler sur le lancement des négociations d’adhésion de la Géorgie [à l’UE] — nous perdons du temps et le consensus de la société pour quelque chose qui est clairement défini [par la constitution géorgienne].

Cela signifie que ce gouvernement, le parti au pouvoir, n’est pas désireux de nous amener vers les résultats que nous devrions atteindre d’ici la fin de l’année en accomplissant les neuf réformes demandées par la Commission européenne. Au lieu de cela, nous nous concentrons maintenant sur cette loi et ses conséquences.

La loi a pris une valeur encore plus symbolique parce qu’elle englobe tout ce qui s’est passé, y compris cette rhétorique très dure que nous entendons à l’encontre de nos partenaires occidentaux, en particulier le discours de Bidzina Ivanichvili du 29 avril, qui était presque une déclaration de guerre à l’encontre de nos partenaires de 30 ans.

Une loi similaire est en cours de préparation en Slovaquie. Les évènements en Géorgie devraient-ils aussi nous servir d’avertissement en Europe ? Comment percevez-vous ce recul démocratique ?

Cela fait certainement partie du recul démocratique que nous observons partout. Mais lorsque cela se produit dans des États membres de l’UE, ils sont beaucoup plus en sécurité [que la Géorgie]. On ne sort pas de l’UE aussi facilement, même si l’on prend de mauvais virages.

Pour nous, c’est beaucoup plus existentiel, car notre avenir européen est clairement et définitivement lié à la préservation de notre indépendance. Nous savons tous qu’il est très dangereux de se retrouver seul face à notre voisin du nord [la Russie].

C’est pourquoi on insiste tant sur ce que veut la population pour son avenir européen. Ce n’est pas seulement que l’UE apporte la prospérité, mais ils savent qu’il n’y a qu’une seule direction à partir de laquelle la Géorgie peut obtenir davantage de sécurité et une meilleure préservation de son identité.

L’UE a exhorté le gouvernement à retirer la loi sous peine d’en subir les conséquences. Quelles sont vos attentes à l’égard de l’UE aujourd’hui ?

Les seuls à pouvoir changer la donne dans notre situation actuelle sont les citoyens [géorgiens] eux-mêmes lors des élections. Nous devons nous préparer pacifiquement et tranquillement aux élections et au rôle que l’UE peut jouer.

Il faut que l’UE dise clairement quel est le choix de la Géorgie lors des élections et qu’elle le formule en ces termes : soit la Géorgie poursuit son cheminement vers l’UE, en l’accélérant si possible, soit elle prend une autre direction.

L’UE doit entendre non seulement les gens dans la rue, mais aussi ce que les gens diront lors des élections, qui seront une sorte de référendum. En fonction du résultat, il sera décidé si [l’UE] mettra ou non en pause la libéralisation des visas ou d’autres processus.

Il semblerait que les deux parties pourraient trouver un terrain d’entente. Quel message est adressé à Bruxelles ?

Je sais qu’il y a des tentatives de dialogue avec les autorités gouvernementales. Cependant, il ne faut pas leur faire confiance, car si c’était le cas, ils n’auraient pas pris ces mesures dès le départ.

Aujourd’hui, le problème — et c’est peut-être là qu’il y a une différence entre la perception de Bruxelles et celle de la population — ce n’est plus cette loi, c’est la situation dans son ensemble.

Mon veto est aussi symbolique que l’a été cette loi. Je sais que le veto sera repoussé, mais cela n’a pas d’importance, car je le ferai au nom des personnes qui protestent dans les rues, afin qu’elles ne soient pas laissées à elles-mêmes.

Y a-t-il des mesures telles que des sanctions de l’UE qui pourraient aider le gouvernement à revenir sur le droit chemin ?

Nous ne pouvons pas parler de sanctions à l’encontre de la Géorgie, alors que dans le pays les gens manifestent dans les rues avec des drapeaux européens. Il ne peut pas y avoir de mesures prises maintenant, parce que la population est dans la rue et se bat pour nos droits.

Quant aux sanctions individuelles et personnelles, parce que l’UE souhaite envoyer un message clair à certaines personnes, ce n’est pas à moi, en tant que présidente du pays, de faire des commentaires à ce sujet.

En lien avec la menace que la situation actuelle fait peser sur les élections, vous avez parlé de la création d’une « plateforme européenne », qu’est-ce que cela impliquerait ?

Je vais proposer un plan d’action européen avec les mesures que le prochain parlement géorgien devrait prendre. Je le proposerai à la société et aux partis politiques afin qu’ils puissent se réunir autour de cet objectif commun tout en étant libres de fonctionner selon leurs propres programmes politiques. J’espère que la plupart des partis politiques signeront, notamment ceux qui se présenteront aux élections.

Il comprendra un appel à abolir, dès que possible, toutes les lois qui vont à l’encontre de l’esprit d’une réforme européenne et de la lettre qui en découlent. Dans le même temps, le gouvernement est invité à adopter rapidement une nouvelle législation correspondant aux demandes formulées par l’UE en ce qui concerne l’État de droit, le système judiciaire et la corruption.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]