« La Grande-Bretagne sait qu’elle doit jouer un rôle important dans l’Union européenne »
Professeur à l’Université Keele au Royaume-Uni, et spécialiste des relations entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne, Helen Parr estime que l’attitude de David Cameron vis-à-vis de l’UE sera avant tout très pragmatique.
Professeur à l’Université Keele au Royaume-Uni, et spécialiste des relations entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne, Helen Parr estime que l’attitude de David Cameron vis-à-vis de l’UE sera avant tout très pragmatique.
David Cameron a choisi pour sa première visite à l’étranger la France. Angela Merkel avait pourtant annoncé sa venue à Berlin pour sa 1ere visite officielle, il s’y rendra finalement le 21 mai. En quoi cette visite en France a une portée symbolique?
D’aucuns pourront soutenir que les Français et les Britanniques tentent traditionnellement de maintenir certaines positions communes au sujet des politiques européennes. Par exemple, dans les années 60, les Français comme les Anglais étaient partisans de la préservation de la souveraineté nationale. A l’inverse, les Allemands sont plutôt perçus comme de fervents défenseurs du supranational. Ce choix est peut être du à l’Histoire, la France et l’Allemagne sont potentiellement plus proches, et ont un discours plus similaire.
Ces visites de David Cameron auprès de ses homologues européens sont-elles un signe positif envoyé à l’UE ?
David Cameron sent qu’il doit prendre une position un peu plus pro-européenne que ce que les conservateurs souhaiteraient. Son attitude vis-à vis de l’UE est très pragmatique. Bien qu’il n’éprouve aucun amour pour l’idée d’intégration européenne, il est conscient que l’influence du Royaume-Uni en Europe et à Washington dépend en grande partie du rôle qu’elle joue au sein de l’Union européenne. Dans cet esprit, il va certainement se montrer plus coopérant avec ses partenaires européens. La Grande-Bretagne n’a pas d’autre choix que de jouer un rôle important dans l’Union européenne, et il le sait.
La France et le Royaume-Uni ont de nombreux désaccords concernant l’UE, que ce soit sur la régulation financière, ou surtout la PAC. Que pensez-vous des différences de position entre les deux pays ?
Il y a beaucoup de sujets sur lesquels David Cameron ne lâchera rien, comme la question du rabais britannique que Margaret Tatcher avait négocié, ou encore sur la question de la régulation financière. L’opinion publique et le parti conservateur ne le permettraient pas.
Mais il est vrai que dans le même temps, d’un point de vue historique, au Royaume-Uni, les questions politiques ont toujours eu tendance à prévaloir sur les questions économiques. Cameron ne fera aucune concession dans ces domaines tant qu’il se présentera comme engagé dans l’intégration communautaire. Je ne pense pas que politiquement ces questions poseront trop de tensions au sein de l’UE.
Y-a-t-il certains sujets où, à l’inverse, Nicolas Sarkozy et David Cameron se battent du même côté?
Sur le plan économique, ils partagent sans doute certains points communs. Sur les questions d’immigration, ils ne sont pas complètement incompatibles non plus. Enfin sur le plan politique, ils ne viennent pas de partis si différents.
Bien que Cameron se présente comme un eurosceptique, plusieurs ministres de son gouvernement semblent avoir commencé une « opération séduction » à Bruxelles, notamment lors des conseils des ministres auxquels ont assisté les ministres de l’Économie et de l’Agriculture. Comment expliquer ce paradoxe?
David Cameron était obligé d’adopter une position eurosceptique au sein du parti conservateur, en partie parce que sa place de leader du parti conservateur dépendait du nombre de députés eurosceptiques.
Mais, je pense que [le chancelier de l’Echiquier] Georges Osborne et lui sont tout deux des politiciens très pragmatiques. Ils comprennent que maintenant que le parti conservateur est un parti de gouvernement, ils ont l’obligation de jouer un rôle raisonnable au sein de l’Europe, afin que la Grande-Bretagne ait une influence dans le monde. Ils auront très peu d’influence à Washington s’ils ne sont pas prêts à jouer un rôle important au sein de l’Union européenne.
Le fait que David Cameron ait été enthousiaste à l’idée de faire une coalition avec les Libdems est aussi un facteur de ce changement. Les Libdems lui ont permis d’être plus positifs à l’égard de l’Europe, lui permettant de jouer au jeu européen.
Certes, David Cameron est par nature un eurosceptique, mais il est aussi suffisamment pragmatique et comprend l’enjeu pour la Grande-Bretagne de jouer un rôle pertinent dans l’UE, celui de maintenir sa position sur la scène internationale.
L’UE n’a donc aucune crainte à avoir vis-à-vis d’un gouvernement conservateur?
Il peut exister un certain danger j’imagine, avec l’accord passé par la coalition Conservateurs-Libdems sur la modification du European Communities Act 1972. Cet amendement permettrait que soit organisé un réferendum avant chaque transfert de pouvoir à Bruxelles. Cependant, il est difficile de concevoir comment ce mécanisme fonctionnera en pratique.
Dans une lettre à David Cameron, l’ancien ambassadeur de France en Grande-Bretagne Gérard Errera estime que toutes les grandes avancées en faveur de l’UE ont été accomplies par les conservateurs. Il cite notamment Churchill et ses « États-Unis d’Europe », ou l’approbation du marché unique par Margaret Tatcher. Qu’en pensez-vous ?
C’est une drôle de façon de voir l’Histoire. Le parti travailliste a aussi contribué à la continuation de la construction communautaire, et à la participation de la Grande-Bretagne dans ce processus. En particulier, en 1967, Harold Wilson, travailliste à la tête du gouvernement a posé une candidature pour l’adhésion de la GB à la Communauté européenne. Et c’est cela qui a permis une adhésion rapide de la Grande-Bretagne. Il est venu à Paris en 1970 pour négocier l’adhésion.
Depuis lors, les deux partis se sont rendus compte que s’ils souhaitent être à la tête du gouvernement britannique, ils n’ont d’autres alternatives que d’être positifs à propos de l’intégration de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne. Cela n’a pas toujours été facile pour eux, mais depuis 1967, c’est cette position qui domine.