« L’introduction d’un Eurobond est dans l’intérêt de tous les membres de la zone euro »
Dans une étude publiée par l’institut Montaigne, l’économiste Frédéric Bonnevay préconise la mise en place d’un eurobond pour coordonner les politiques budgétaires des États membres de la zone euro.
Dans une étude publiée par l’institut Montaigne, l’économiste Frédéric Bonnevay préconise la mise en place d’un eurobond pour coordonner les politiques budgétaires des États membres de la zone euro.
Tout le monde savait que la Grèce avait falsifié ses comptes. Comment se fait-il que les pays membres de la zone euro aient laissé faire ?
En effet, il était de notoriété publique que les statistiques grecques étaient «corrigées» depuis l’intégration du pays à l’Union monétaire européenne. Mais, dans un contexte économique relativement favorable, puisque cette correction restait a priori sans conséquence, personne n’avait réellement intérêt à remettre ces chiffres ouvertement en question. Cette situation, évidemment, a beaucoup changé depuis la crise financière. Les fortes tensions qui commencent à faire surface aujourd’hui sur les marchés de capitaux interdisent toute complaisance aux partenaires de l’Eurogroupe.
Ces tensions sont le fruit de deux facteurs : l’impact immédiat de la crise économique, d’une part, et le financement des plans de relance, de l’autre. Le coût de l’action publique a majoritairement été absorbé par de la dette à relativement court terme : un an, deux ans ou trois ans en général. Tous les États auront donc besoin de refinancer cette dette au même moment dans les prochaines années.
Selon vous, il faudrait être plus précis dans ce que l’on est capable de faire pour soutenir la Grèce ?
La crise du crédit de l’automne 2008 s’est transformée après quelques mois d’une trompeuse accalmie en une crise très aigue des endettements nationaux.
Les membres de l’Eurogroupe se trouvent aujourd’hui face à une alternative historique. La première option – l’immobilisme institutionnel – reviendrait à abandonner toute velléité de rendre plus efficace la politique monétaire commune et de faire de la zone euro une une zone monétaire optimale (objectif décrit dans la première partie de l’étude que vient de publier l’Institut Montaigne).
La deuxième option, au contraire, consisterait à faire un pas en avant et à mettre à profit les turbulences actuelles pour agir de façon décisive, et d’adosser une politique budgétaire coordonnée à notre politique monétaire commune. C’est ce que propose l’Institut Montaigne.
Mais à vrai dire, cette alternative est formelle : l’introduction d’une monnaie unique rend une coordination budgétaire indispensable. C’est la raison d’être du Pacte de stabilité et de croissance dont le seul véritable handicap était de n’avoir aucune valeur contraignante.
Les pays dits « périphériques » ont ainsi pu continuer à creuser leurs déficits et à s’endetter pendant dix ans sans être sanctionnés par les marchés, du fait de la caution solidaire supposée des membres financièrement plus vertueux de l’Eurogroupe.
Evidemment, la crise financière a fait voler cet équilibre précaire en éclats.
Dans l’étude publiée par l’Institut Montaigne, vous suggérez l’idée de faire un eurobond porté par un couplage des politiques budgétaires franco-allemandes. Quel est le rôle de la France et de l’Allemagne ?
L’étude établit que la stabilité de l’Eurogroupe dépend principalement de la cohésion budgétaire de la France et de l’Allemagne. La normalisation des situations espagnoles, portugaises et grecques se joue aussi à Paris et à Berlin.
Les plans de relance français et allemand ont singulièrement convergé au cours de ces derniers mois, après une première phase plus contrastée – avec une relance initialement contracyclique en France, procyclique en Allemagne. Mais plus récemment, les orientations prises de part et d’autre du Rhin ont oeuvré à un évident rapprochement des politiques conduites dans nos deux pays.
Une conférence de presse franco-allemande a eu lieu lors du Conseil européen extraordinaire du 11 février, mais aucun « pacte franco-allemand » n’a été présenté?
Le communiqué est une première étape. Il faut maintenant qu’une initiative institutionnelle intervienne. C’est la raison pour laquelle nous proposons aujourd’hui de créer un Eurobond.
En quoi consiste-t-il ?
L’Eurobond proposé par l’Institut Montaigne est un instrument de dette négociable commun qui permettra de coordonner les politiques budgétaires des États membres de la zone euro.
Franco-allemand dans un premier temps, il assurera le financement de projets bilatéraux, en vue de se substituer, à terme, au papier souverain national pour couvrir les dépenses courantes des États. Son périmètre pourra progressivement s’étendre à tous les membres de l’Union monétaire.
Cette idée avait déjà été imaginée par Jacques Delors…
Elle est au moins aussi ancienne que celle d’une monnaie commune. Elle est le pendant logique de l’introduction de l’euro. Le maintien de politiques budgétaires indépendantes les unes des autres limite dangereusement l’efficacité de notre politique monétaire commune. Il est donc impératif d’instaurer un régime coordonné, crédible car contraignant.
Aucun État ne va accepter d’abandonner sa souveraineté en matière budgétaire…
C’est pourquoi nous ne proposons pas un abandon de souveraineté, mais militons au contraire pour des souverainetés individuelles concertées, conditionnées au respect des intérêts communs des membres de l’Eurogroupe.
Nous proposons, avec cet Eurobond, de partager un capital de crédibilité sans confondre les passifs publics – ce que personne ne souhaite.
Nous proposons de consolider les fondations de l’édifice économique européen.
Pensez-vous vraiment que les États ont la volonté politique pour le faire. L’Allemagne ne veut pas entendre parler de gouvernance économique ?
L’Allemagne n’a tout d’abord pas voulu entendre parler de l’euro, puis l’a finalement adopté. Les positions nationales évoluent avec les événements. La coordination des politiques budgétaires – et l’introduction d’un Eurobond – est dans l’intérêt de tous les membres de la zone euro. La gravité de la crise que nous traversons rend en tout cas une initiative nécessaire.
Pour un Eurobond – Une stratégie coordonnée pour sortir de la crise, Frédéric Bonnevay, Institut Montaigne, Février 2010, 75 pages