« L’Europe a survendu le traité de Lisbonne aux États-Unis »
Alexandra de Hoop Scheffer, politologue spécialiste des États-Unis et chargée de mission États-Unis/relations transatlantiques au ministère des Affaires étrangères (CAP), explique la déception transatlantique par des attentes mutuelles trop élevées.
Alexandra de Hoop Scheffer, politologue spécialiste des États-Unis et chargée de mission États-Unis/relations transatlantiques au ministère des Affaires étrangères (CAP), explique la déception transatlantique par des attentes mutuelles trop élevées.
Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a déclaré au Times le 15 juillet que la relation transatlantique n’était « pas à la hauteur de son potentiel ». Qu’en pensez-vous?
C’est un discours que M. Barroso a réitéré au cours de ces derniers mois, tout comme Catherine Ashton [Haute représentante pour la politique étrangère] et Herman von Rompuy [président du Conseil européen].
La relation transatlantique est aujourd’hui confrontée à un décalage structurel, renforcé par la conjoncture. D’un côté, les États-Unis, pragmatiques, sont en demande d’une Europe plus forte et cohérente dans un contexte de turbulences internationales (crise économique, Afghanistan). De l’autre, l’Europe est divisée, la transition post-Lisbonne montrant que la logique des États continue de l’emporter sur les objectifs communs de l’UE.
Il y a également un effet de conjoncture défavorable pour les États-Unis, puisque le président Obama doit gérer dans le même temps des urgences nationales (marée noire, crise économique, chômage, etc.) et se trouve à nouveau dans une année électorale, avec les élections mid-terms de novembre. Le plus grand défi pour le président américain est donc de hiérarchiser les priorités, et l’Europe n’en est pas une.
La déception de l’Europe et son sentiment d’être négligée sont-ils justifiés ?
Plus d’un an après l’élection de Barack Obama, la relation transatlantique est en phase de « désenchantement », moins en raison des divergences d’intérêts et d’objectifs stratégiques, que d’un sentiment mutuel de promesses déçues. La déception est liée à la mauvaise communication sur le traité de Lisbonne.
A Washington comme à Bruxelles, on concède que l’Europe a « survendu » le traité de Lisbonne aux Américains. Ce qui ne pouvait qu’entraîner des déceptions par la suite. Il y a un effet miroir : les Européens ont eu des attentes démesurées de l’administration américaine et on leur a fait croire beaucoup de choses avec le traité de Lisbonne.
Les tribunes sur l’Europe négligée relève cependant du mélodrame. Le travail au quotidien marche très bien et l’Europe reste l’allié traditionnel le plus proche et le plus sûr des États-Unis.
Dans une étude publiée par la Fondation Robert Schuman en janvier 2010, vous expliquez que la relation entre les États-Unis et l’UE est dominée par un « pragmatisme mutuel ». C’est donc toujours le cas…
Bien sûr, surtout côté américain. Barack Obama définit les relations internationales « comme des problèmes à résoudre ». L’Europe est ainsi uniquement prise en compte pour ce qu’elle peut apporter sur les dossiers internationaux prioritaires pour l’administration américaine : Afghanistan, climat, nucléaire, Iran.
Barack Obama n’a pas de vision particulière sur et pour l’Europe. C’est sans doute cet aspect de la relation transatlantique qui frustre le plus les Européens. Mais cela ne veut pas dire que Washington néglige ses partenaires.
L’Europe est davantage envisagée comme un instrument pour nouer des partenariats, pour « promouvoir la démocratie et la prospérité » dans les pays d’Europe centrale et orientale, par exemple, qu’un acteur international à part entière. Elle est incluse dans un « réseau » plus large de partenariats pragmatiques, dans un contexte international qui change.
Très critique de la nouvelle « gouvernance européenne » post-Traité de Lisbonne, Obama donne ainsi la priorité aux partenaires devenus « nécessaires » au détriment des partenaires « traditionnels » des États-Unis.
La compétition entre les États membres pour être un partenaire privilégié des États Unis ne pénalise-t-elle pas l’Europe?
C’est en effet un facteur important et l’un des autres messages forts adressés par l’administration Obama : les Européens doivent cesser de déployer des stratégies d’influence, de déférence divergente en direction de Washington. Obama cherche avant tout à s’adresser à un partenaire unique doté d’une doctrine d’action cohérente et intelligible.
Une Europe à voix dissonantes conduit les États-Unis soit à l’ignorer, la marginaliser, ou même la contourner, soit à instrumentaliser les individualités, en jouant à monter les pays européens les uns contre les autres, lorsque le consensus entre Européens fait défaut.
Le déroulement de la rencontre États-Unis/UE du 3 novembre 2009 avait malheureusement donné corps à cet argument. L’intervention de la chancelière allemande, Angela Merkel, devant le Congrès américain parallèlement au sommet, a été interprétée par une partie de la presse américaine comme la tentative, une fois de plus, d’un pays européen de s’attirer les faveurs de l’administration Obama, au détriment des autres.
Cette volonté de vouloir « tirer la couverture à soi » vis-à-vis des États-Unis semble exister aussi chez les responsables de l’UE…
Il y a un tout un jeu de personnages européens qui n’aide pas à une meilleure compréhension. Ce n’est pas un hasard si Barroso s’est exprimé alors que Catherine Ashton est sur le point de mettre en place le Service européen pour l’action extérieure…
Cette dernière a également reconnu que la « relation bilatérale » qu’elle a instaurée avec Hillary Clinton est bien plus opérationnelle et pratique que les sommets États-Unis/UE, même s’ils gardent une certaine importance symbolique.
Peut-on s’attendre à une clarification de la relation transatlantique et quels en sont les grands enjeux à court terme?
Après une année 2009 de « test » des intentions mutuelles, l’année 2010 est celle de la « gestion », parfois difficile et sensible, des différences entre les États-Unis et leurs alliés européens.
2011 sera l’année du compromis, où l’on devra trouver des vues communes sur les dossiers les plus importants : G20, changement climatique, gestion de la crise économique.
Si le dossier sur les relations entre Israël et la Palestine ne se débloque pas, l’Afghanistan restera le sujet de politique étrangère transatlantique le plus important.
Obama sera affaibli par les élections de mid term et devra améliorer sa communication envers les Européens. Une grande partie des malentendus aujourd’hui entre Américains et Européens est d’ailleurs due aux maladresses de sa communication.