Jerzy Pomianowski : « la France pourrait faire plus pour les droits de l’Homme »
La France consacre peu de son aide au développement aux questions de démocratie. Et ne participe pas au Fonds européen pour la démocratie, une fondation qui soutient les actions locales pour la démocratisation dans les pays voisins de l'UE.
La France consacre peu de son aide au développement aux questions de démocratie. Et ne participe pas au Fonds européen pour la démocratie, une fondation qui soutient les actions locales pour la démocratisation dans les pays voisins de l’UE.
Jerzy Pomianowski a été nommé à la tête du Fonds européen pour la démocratie en janvier 2013. Diplomate de carrière, il était auparavant sous-secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères en Pologne. M. Pomianowski est également président de la fédération polonaise d’aïkido. Il s’est confié à Georgi Gotev, rédacteur senior à EURACTIV.
Le fonds semble être une initiative polonaise, mais avec une légère touche européenne, non ?
C’est une impression tout à fait juste : le gouvernement polonais a déployé de grands efforts pour concrétiser cette idée en amorçant un processus politique au sein de l’UE et en persuadant ses partenaires européens, même les plus réticents, par exemple la Commission européenne.
Le personnel recruté est vraiment international, nous avons de nombreuses nationalités.
Donc, le projet est bien plus qu’une initiative polonaise. Nous prêtons également une attention particulière à ce que l’aide prodiguée soit équilibrée entre les pays du Sud et de l’est de notre voisinage.
Pour mieux comprendre votre travail, le fonds couvre les pays qui font partie de la politique européenne de voisinage, moins les candidats à l’Union, n’est-ce pas ?
Exactement.
Au sujet du financement, il semblerait qu’une partie seulement des pays de l’Union européenne soutiennent financièrement l’initiative. Pourquoi certains États membres montrent moins d’intérêt que d’autres ?
Il est important de souligner que tous les pays ont déclaré leur soutien politique au fonds, et ils font partie du conseil d’administration. De cette façon, même ceux qui ne contribuent pas financièrement, prennent part aux décisions.
C’est le cas des cinq grands, hormis l’Allemagne. Seule l’Allemagne apporte son aide parmi les cinq grands. En d’autres termes, ni l’Espagne ni l’Italie ni la France ni le Royaume-Uni n’apportent leur soutien.
La France est pourtant symbole des droits de l’Homme, le principal champ d’activité du Fonds ?
La France est et n’est pas le symbole des droits de l’Homme, car si vous analysez les statistiques officielles de la coopération française en matière d’aide au développement, le pays occupe la cinquième ou sixième position, selon les chiffres du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Mais si on regarde plus concrètement les projets notamment dans les rapports français, l’aide au développement fournie par la France ne représente que 2,5 % de l’ensemble de l’aide pour la démocratisation.
La France occupe ainsi la 22e position en termes de soutien à la démocratie
Qu’en pensent les représentants et diplomates français ?
Grosso modo, ils disent « attendons de voir », « nous devons consulter davantage vos résultats » ou encore « nous envisageons de vous soutenir, mais la situation budgétaire est difficile ». Mais dans le même temps, des pays qui connaissent des situations budgétaires encore plus difficiles, tels que la Bulgarie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, ou la Roumanie, contribuent au fonds. Tous les nouveaux États membres, à l’exception de la République tchèque, financent le fonds.
Les nouveaux membres de l’UE se sentent comme habités par une sorte d’obligation morale et prennent part à nos efforts en vue de soutenir la démocratisation en Europe orientale et méridionale.
Quelles sont les différences majeures qui existent entre les projets du fonds et ceux de la Commission ?
Tout d’abord, nous sommes bien plus rapides et plus souples. Si vous comparez nos projets avec ceux de la Commission, vous trouverez des groupes non recensés qui apportent leur soutien, sur une base permanente, à des entreprises, et pas seulement à des ONG.
Donc nous comblons d’une certaine façon les vides en remédiant aux lacunes du système en place. Et après, bien sûr, nous contribuons à des initiatives que les États membres jugent trop sensibles. Nous, en tant qu’ONG indépendante, pouvons mener des actions que nos États membres évitent pour des raisons politiques. Par exemple, si un pays soutient une campagne politique d’une force d’opposition, ceci pourrait être considéré comme une forme d’ingérence.
Pouvez-vous donner un exemple d’une action, que vous avez vous avez rapidement menée à son terme, alors que la Commission était paralysée à cause de ses lourdes procédures administratives ?
Un exemple récent et très éloquent est celui de l’hebdomadaire [ukrainien] Kyiv Post, un journal papier et en ligne en anglais qui a perdu entre 60 et 70 % de son infrastructure lors des affrontements avec la police antiémeute à la mi-janvier.
La Commission avait alors répondu qu’elle ne pouvait pas les aider, car il lui faudrait entre 4 et 5 mois seulement pour traiter leur demande, et qu’elle ne disposait d’aucune enveloppe dans laquelle elle pourrait puiser l’argent. Elle les a alors redirigés vers nous. Dans les 48 heures, nous mettions à leur disposition l’argent dont ils avaient besoin pour remplacer l’équipement endommagé.
Pouvez-vous citer une initiative importante dont ont bénéficié certains pays méditerranéens ?
Notre engagement en Méditerranée est exactement le même que dans le cadre du Partenariat oriental, c’est-à-dire environ 2,5 millions d’euros sur neuf mois, bien que notre but au début n’était pas d’obtenir une répartition parfaitement équilibrée. Il y a 40 projets en tout, le plus grand étant en Égypte. Nous avons également des projets particulièrement intéressants en Tunisie et au Liban.
En ce qui concerne la Syrie, nous appuyons un projet de discussions relatif à la feuille de route pour la transition politique du pays. Le document a été adopté par la coalition syrienne en tant que feuille d’orientation pour assurer la transition à venir du pays.
À l’origine, la Fondation nationale pour la démocratie était une organisation américaine fondée en 1983 destinée à faire chuter le mur de Berlin. Pourquoi avez-vous copié son nom ?
À la moitié de l’année 2000, Markus Meckel [un ancien député social-démocrate allemand et l’avant-dernier ministre des Affaires étrangères de la RDA] s’est alors demandé « pourquoi n’avons-nous pas en Europe [un organe] similaire Fondation nationale pour la démocratie » ? Le fonds européen répondait à la nécessité d’avoir une organisation européenne souple, d’équiper l’UE d’un outil afin d’améliorer son action en faveur de la démocratisation.
La Fondation nationale pour la démocratie a connu ses succès, mais présente aussi une faiblesse, car elle promeut en règle générale le modèle américain. Dans notre cas, puisque nous représentons beaucoup de pays, nous ne pouvons promouvoir un seul et unique modèle. Ce que nous mettons en avant, c’est un ensemble de valeurs fondamentales. En un sens, nous mettons à disposition une série d’options. C’est, dans son essence, la valeur ajoutée de notre organisation : nous ne proposons pas un seul modèle.