« Il y a un effacement du clivage gauche-droite en Europe »
La crise économique et la reconnaissance du système capitaliste libéral par la gauche ont contribué à rétrécir les différences sur l’échiquier politique en Europe, selon Corinne Deloy, chargée d’études au CERI et rédactrice de l’observatoire européen des élections.
La crise économique et la reconnaissance du système capitaliste libéral par la gauche ont contribué à rétrécir les différences sur l’échiquier politique en Europe, selon Corinne Deloy, chargée d’études au CERI et rédactrice de l’observatoire européen des élections.
Rédactrice de l’Observatoire des élections en Europe publié par la Fondation Robert Schuman, Corinne Deloy est l’auteur d’une note « 2002-2012 : Les évolutions politiques en Europe, 10 ans de chronique électorale ».
Dans ce document, elle fait le point sur l’état du paysage politique européen de la dernière décennie. 20 pays sur 27 sont actuellement à droite dans l’UE.
A la suite de la crise économique, 17 dirigeants européens ont été débarqués par leurs électeurs. Peut-on dire que l’Europe connaît un bouleversement politique?
Des dirigeants ont été remerciés, des pays sont passés de gauche à droite, et vice-versa.
Mais le phénomène d’alternance en politique existe depuis toujours en Europe, ce n’est pas nouveau. Ce qui change c’est la crise internationale, le modèle social européen qui s’essouffle car la croissance n’est plus là. La crise nous a fait prendre pleinement conscience de cette alternance.
Il ne faut cependant pas oublier que, dans certains États, des dirigeants ont réussi à se maintenir au pouvoir, notamment dans les pays baltes et nordiques. Ils ont fait confiance à leurs citoyens et leur ont expliqué les tenants et les aboutissants de la crise.
Dans cette logique d’alternance, peut-on s’attendre à un changement de couleur politique en France ?
Si l’on en croit les sondages qui donnent François Hollande gagnant, c’est ce qu’il va se passer. Cependant, les Français semblent beaucoup plus rejeter la personnalité de Nicolas Sarkozy, avec laquelle il y a un vrai problème, que son bilan, contrairement à d’autres pays comme l’Espagne où l’on a protesté contre l’état du pays.
Retrouve-t-on ce rejet de la personne du chef de l’État dans d’autres pays ?
La France est le seul pays à avoir un président avec des pouvoirs aussi forts. De plus, pendant 5 ans Nicolas Sarkozy a vraiment pris le pouvoir sur la France, il était un peu partout, ce qu’il dit regretter maintenant.
On retrouve peut-être ce rejet en Italie avec le cas de Silvio Berlusconi, même s’il était président du conseil et non chef de l’État.
Dans l’UE, on vote plus pour un parti que pour une personnalité, même si partout le choix des électeurs se porte de plus en plus sur une figure politique. En Allemagne par exemple, Angela Merkel, a été une personnalité très populaire, les gens ont plus voté pour elle que pour son parti, en 2009.
Vous évoquez dans votre ouvrage un effacement du clivage gauche-droite, ainsi que la désaffection pour les partis de gouvernement. Ce phénomène est-il seulement dû à la crise économique ?
La crise économique que traverse l’Europe a peut-être provoqué une perte de repères. Il y a eu une prise de conscience de la mondialisation, qui a été plus tardive chez les Français et les Grecs que chez les autres.
La marge de manœuvre des politiques est de plus en plus étroite, et contrainte par le contexte économique actuel.
Mais cet effacement avait commencé bien avant. Ca date des années 1980-1990, lorsque la gauche européenne a vraiment accepté le système capitaliste libéral. Elle a souhaité le modifier, certes, mais l’a admis comme système de fonctionnement de l’économie, et des sociétés européennes.
Ce rapprochement entre la gauche et la droite fait monter les partis plus radicaux qui se revendiquent en désaccord par rapport à ce système et clament qu’une intervention politique est encore possible.
La Grèce est-elle un symbole de cette désaffection des partis de Gouvernement ?
La Grèce est un cas atypique. Les deux grands partis (le Pasok et la Nouvelle Démocratie) sont perçus de la même manière par la population. Pour les Grecs, ils sont tous les deux concernés par les problèmes de clientélisme, de corruption, etc.
Les gens vont se détourner de ces partis à juste titre, cela me semble inévitable. Le pays traverse une crise politique, semblable à la crise italienne des années 1990. Le pays mettra 20 à 30 ans pour s’en remettre.
On peut donc s’attendre à un vote pour des partis extrêmes aux prochaines élections en Grèce le 6 mai?
Les deux grands partis vont certainement faire très peu de voix à eux deux, peut-être entre 30-35%.
On peut s’attendre à un éclatement, avec plein de petits partis notamment radicaux et populistes opposés au plan de sauvetage, et à la rigueur imposée à la Grèce. Ils vont profiter de la situation, et surfer sur le mécontentement tout à fait légitime des Grecs. Mais ces partis ne proposent pas vraiment d’autres solutions que la fin de l’austérité.
Certains suggèrent de sortir la Grèce de la zone euro et de l’UE, ce qui n’est absolument pas une solution.
Une France à gauche pourrait-elle inspirer d’autres pays ?
L’Europe est très ancrée à droite, mais ce n’est pas impossible.
Aujourd’hui, les partis politiques européens se parlent de plus en plus, se consultent, les idées circulent.
Les sociaux-démocrates allemands pourraient, lors des prochaines élections législatives en septembre 2013, s’appuyer sur l’exemple de l’Hexagone, et dire « regardez la gauche est déjà au pouvoir en France, on pourra faire des choses au niveau de l’Europe, en travaillant ensemble, car on partage les mêmes idées. »
Bien que leurs avis divergent sur certains points, le PS au pouvoir en France pourrait être une forme de soutien pour la gauche allemande.